Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Idylles
Le Ruisseau
RUISSEAU, nous paraissons‖ avoir un même sort :D’un cours précipité‖ nous allons l’un et l’autre,Vous à la mer, nous à la mort :Mais, hélas ! que d’ailleurs‖ je vois peu de rapportEntre votre course et la nôtre !Vous vous abandonnez‖ sans remords, sans terreur,À votre pente naturelle ;Point de loi parmi vous‖ ne la rend criminelle.La vieillesse chez vous‖ n’a rien qui fasse horreur :Près de la fin de votre courseVous êtes plus fort et plus beauQue vous n’êtes à votre source ;Vous retrouvez toujours‖ quelque agrément nouveau.Si de ces paisibles bocagesLa fraîcheur de vos eaux‖ augmente les appas,Votre bienfait ne se perd pas ;Par de délicieux ombragesIls embellissent vos rivages ;Sur un sable brillant,‖ entre des prés fleuris,Coule votre onde toujours pure ;Mille et mille poissons‖ dans votre sein nourrisNe vous attirent point‖ de chagrins, de mépris :Avec tant de bonheur‖ d’où vient votre murmure ?Hélas ! votre sort est si doux !Taisez-vous, ruisseau, c’est à nousÀ nous plaindre de la nature.De tant de passions‖ que nourrit notre cœur,Apprenez qu’il n’en est pas uneQui ne traîne après soi‖ le trouble, la douleur,Le repentir ou l’infortune ;Elles déchirent nuit et jourLes cœurs dont elles sont maîtresses ;Mais de ces fatales faiblessesLa plus à craindre, c’est l’amour.Ses douceurs mêmes sont cruelles :Elles font cependant‖ l’objet de tous les vœux.Tous les autres plaisirs‖ ne touchent point sans elles.Mais des plus forts liens‖ le temps use les nœuds ;Et le cœur le plus amoureuxDevient tranquille, ou passe‖ à des amours nouvelles.Ruisseau, que vous êtes heureux !Il n’est point parmi vous‖ de ruisseaux infidèles.Lorsque les ordres absolusDe l’Être indépendant‖ qui gouverne le mondeFont qu’un autre ruisseau‖ se mêle avec votre ondeQuand vous êtes unis,‖ vous ne vous quittez plus.À ce que vous voulez‖ jamais il ne s’oppose ;Dans votre sein‖ il cherche à s’abîmer :Vous et lui jusques à la merVous n’êtes qu’une même chose.De toutes sortes d’unionsQue notre vie est éloignée !De trahisons, d’horreurs‖ et de dissensionsElle est toujours accompagnée.Qu’avez-vous mérité,‖ ruisseau tranquille et doux,Pour être mieux traité que nous ?Qu’on ne me vante point‖ ces biens imaginaires,Ces prérogatives, ces droitsQu’inventa notre orgueil‖ pour masquer nos misères :C’est lui seul qui nous dit‖ que, par un juste choix,Le ciel mit, en formant les hommes,Les autres êtres sous leurs lois.À ne nous point flatter, nous sommesLeurs tyrans plutôt que leurs rois.Pourquoi vous mettre à la torture ?Pourquoi vous renfermer‖ dans cent canaux divers ?Et pourquoi renverser‖ l’ordre de la natureEn vous forçant‖ de jaillir dans les airs ?Si tout doit obéir‖ à nos ordres suprêmes,Si tout est fait pour nous,‖ s’il ne faut que vouloir,Que n’employons-nous mieux‖ ce souverain pouvoir ?Que ne régnons-nous sur nous-mêmes ?Mais, hélas ! de ses sens‖ esclave malheureux,L’homme ose se dire le maîtreDes animaux, qui sont peut-êtrePlus libres qu’il ne l’est,‖ plus doux, plus généreux,Et dont la faiblesse a fait naîtreCet empire insolent‖ qu’il usurpe sur eux.Mais que fais-je ? Où va me conduireLa pitié des rigueurs‖ dont contre eux nous usons !Ai-je quelque espoir de détruireDes erreurs où nous nous plaisons ?Non, pour l’orgueil‖ et pour les injusticesLe cœur humain semble être fait.Tandis qu’on se pardonne‖ aisément tous les vices,On n’en peut souffrir le portrait.Hélas ! on n’a plus rien à craindre ;Les vices n’ont plus de censeurs ;Le monde n’est rempli‖ que de lâches flatteurs :Savoir vivre, c’est savoir feindre.Ruisseau, ce n’est plus que chez vousQu’on trouve encor de la franchise :On y voit la laideur‖ ou la beauté qu’en nousLa bizarre nature à mise :Aucun défaut ne s’y déguise ;Aux rois comme aux bergers‖ vous les reprochez tous ;Aussi ne consulte-t-on guèreDe vos tranquilles eaux‖ le fidèle cristal ;On évite de même‖ un ami trop sincère :Ce déplorable goût‖ est le goût général.Les leçons font rougir ;‖ personne ne les souffre :Le fourbe veut paraître‖ homme de probité.Enfin dans cet horrible gouffreDe misère et de vanitéJe me perds ; et plus j’envisageLa faiblesse de l’homme‖ et sa malignité,Et moins de la DivinitéEn lui je reconnais l’image.Courez, ruisseau, courez ;‖ fuyez-nous ; reportezVos ondes dans le sein‖ des mers d’où vous sortez ;Tandis que, pour remplir‖ la dure destinéeOù nous sommes assujettis,Nous irons reporter‖ la vie infortunéeQue le hasard nous a donnéeDans le sein du néant‖ d’où nous sommes sortis.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 2[abaab] 7[abba] 12[abab] 1[abbaa] 1[abaabccb] 2[aa] 1[abbaba] 1[ababba]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (60 de 8, 52 de 12, 3 de 10)· profil 8, 6+6, 4+6
- Mots à la rime
- a sort / mort / rapport masculine, classiqueb l’autre / nôtre féminine, classiquea terreur / horreur masculine, classiqueb naturelle / criminelle féminine, classiquea course / source féminine, classiqueb beau / nouveau masculine, classiquea bocages / ombrages / rivages féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea fleuris / nourris / mépris masculine, classiqueb pure / murmure / nature féminine, classiquec doux / nous masculine, classiquea cœur / douleur masculine, classiqueb une / l’infortune féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb maîtresses / faiblesses féminine, classiquea cruelles / elles féminine, classiqueb vœux / nœuds masculine, classiquea amoureux / heureux masculine, classiqueb nouvelles / infidèles féminine, classiquea absolus / plus masculine, classiqueb monde / onde féminine, classiquea s’oppose / chose féminine, classiqueb s’abîmer / mer masculine, classiquea d’unions / dissensions masculine, classiqueb éloignée / accompagnée féminine, classiquea imaginaires / misères féminine, classiqueb droits / choix masculine, équivalentea hommes / sommes féminine, classiqueb lois / rois masculine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb divers / airs masculine, classiquea suprêmes / nous-mêmes féminine, classiqueb vouloir / pouvoir masculine, classiquea malheureux / généreux / eux masculine, classiqueb maître / peut-être / naître féminine, classiquea conduire / détruire féminine, classiqueb usons / plaisons masculine, classiquea injustices / vices féminine, classiqueb fait / portrait masculine, classiquea craindre / feindre féminine, classiqueb censeurs / flatteurs masculine, classiquea vous / nous / tous masculine, classiqueb franchise / mise / déguise féminine, classiquea guère / sincère féminine, classiqueb cristal / général masculine, classiquea souffre / gouffre féminine, classiqueb probité / vanité masculine, classiquea j’envisage / l’image féminine, classiqueb malignité / Divinité masculine, classiquea reportez / sortez masculine, classiquea destinée / infortunée / donnée féminine, classiqueb assujettis / sortis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources