Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Idylles
Le Tombeau
TOMBEAU, dont la vue empoisonneLes plus agréables plaisirs,Confond l’orgueil humain,‖ et toutefois ne donneNi frein aux passions,‖ ni bornes aux désirs :Le cœur débarrassé‖ de ces vives alarmesQue cause le plus tendre amant,Je venais dans ce bois‖ rêver tranquillement.De son ombrage, hélas !‖ que tu gâtes les charmes !Près de toi, quelque loin‖ qu’on porte l’enjoûment,Rêve-t-on agréablement ?Quelle réflexion‖ accablante, importune,Fait-on lorsque sur toi‖ l’on porte ses regards ?La mort, par une route‖ au vulgaire commune,A conduit dans ton sein‖ un homme tel que Mars,Et tel que le dieu des beaux-arts,Qui jamais n’éleva‖ d’autels à la fortune,Et qui pour le mérite‖ eut toujours des égards.Ailleurs tu caches aux cœurs tendresLes restes précieux,‖ les adorables cendresD’un objet dont les soins,‖ ni les ardens souhaits,Ni les appas, ni la jeunesse,Ne purent garantir des traitsQue lance la sourde déesse.Dans cette affreuse nuit‖ dont on ne sort jamais,Combien renfermes-tu‖ de dépouilles mortelles,De héros, de savans,‖ de monarques, de belles !Abîme où tout se perd,‖ si ce n’est que pour toiQue nous fait voir le jour‖ la nature inhumaine,Que d’inutiles soins !‖ que d’abus ! et pourquoiPour orner un tombeau‖ se donner tant de peine ?Pourquoi, pour arriver‖ aux brillantes grandeurs,Être dévot par mode‖ et flatteur par bassesse ?Par une criminelle adressePourquoi des mécontens‖ faut-il sonder les cœurs,Et suivre un heureux fat‖ qu’un ministre caresse ?Vous coûtez trop, tristes honneurs,Et vous disparaissez‖ avec trop de vitessePour avoir des adorateurs.Insatiable et dur avare,Qui, par la faim, la soif,‖ fais souffrir à ton corpsTout ce que l’enfer te prépare,Que te sert de te rendre‖ à toi-même barbare ?Emporteras-tu tes trésors ?Et vous, jeunes amans,‖ dont la tendresse extrêmeSemble vous faire un sort heureux,Ah ! pourquoi cédiez-vous‖ à ce pouvoir suprême,Beaucoup moins doux que dangereux ?
Hélas ! faut-il quitter‖ trop tôt ce que l’on aime,Le moins d’attachement‖ est toujours le meilleur.Lorsque l’heure fatale sonne,On souffre moins par la douleur,
Que par ce qu’il faut que le cœurDans ce triste état abandonne.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abab] 2[abba] 3[aa] 1[ababcac] 2[ababa] 2[abaab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (32 de 12, 21 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a empoisonne / donne féminine, classiqueb plaisirs / désirs masculine, classiquea alarmes / charmes féminine, classiqueb amant / tranquillement masculine, classiquea l’enjoûment / agréablement masculine, classiquea importune / commune / fortune féminine, classiqueb regards / Mars masculine, classiquec beaux-arts / égards masculine, classiquea tendres / cendres féminine, classiquea souhaits / traits / jamais masculine, classiqueb jeunesse / déesse féminine, classiquea mortelles / belles féminine, classiquea toi / pourquoi masculine, classiqueb inhumaine / peine féminine, classiquea grandeurs / cœurs masculine, classiqueb bassesse / adresse féminine, classiquea caresse / vitesse féminine, classiqueb honneurs / adorateurs masculine, classiquea avare / prépare / barbare féminine, classiqueb corps / trésors masculine, classiquea extrême / suprême / aime féminine, classiqueb heureux / dangereux masculine, classiquea meilleur / douleur / cœur masculine, classiqueb sonne / abandonne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources