Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Réflexions diverses
« QUE l’homme connaît peu la mort qu’il appréhende »
I
QUE l’homme connaît peu‖ la mort qu’il appréhendeQuand il dit qu’elle le surprend !Elle naît avec lui,‖ sans cesse lui demandeUn tribut dont en vain‖ son orgueil se défend.Il commence à mourir‖ long-temps avant qu’il meure :Il périt en détail‖ imperceptiblement.Le nom de mort qu’on donne‖ à notre dernière heure,N’en est que l’accomplissement.
II
Êtres inanimés,‖ rebut de la nature,Ah ! que vous faites d’envieux !Le temps, loin de vous faire injure,Ne vous rend que plus précieux.On cherche avec ardeur‖ une médaille antique :D’un buste, d’un tableau‖ le temps hausse le prix :Le voyageur s’arrête‖ à voir l’affreux débrisD’un cirque, d’un tombeau,‖ d’un temple magnifique ;Et pour notre vieillesse‖ on n’a que du mépris.
III
De ce sublime esprit‖ dont ton orgueil se pique,Homme, quel usage fais-tu ?Des plantes, des métaux‖ tu connais la vertu ;Des différens pays‖ les mœurs, la politique ;La cause des frimas,‖ de la foudre, du vent ;Des astres le pouvoir suprême :Et, sur tant de choses savant,Tu ne te connais pas toi-même.
IV
La pauvreté fait peur ;‖ mais elle a ses plaisirs.Je sais bien qu’elle éloigne,‖ aussitôt qu’elle arrive,La volupté, l’éclat,‖ et cette foule oisiveDont les jeux, les festins‖ remplissent les désirs.Cependant, quoi qu’elle ait‖ de honteux et de rudePour ceux qu’à des revers‖ la fortune a soumis,Au moins dans leurs malheurs‖ ont-ils la certitudeDe n’avoir que de vrais amis.
V
Pourquoi s’applaudir d’être belle ?Quelle erreur fait compter‖ la beauté pour un bien ?À l’examiner, il n’est rienQui cause tant de chagrin qu’elle.Je sais que sur les cours‖ ses droits sont absolus ;Que tant qu’on est belle on fait naîtreDes désirs, des transports,‖ et des soins assidus :Mais on a peu de temps à l’être,Et long-temps à ne l’être plus.
VI
Misérable jouet‖ de l’aveugle fortune,Victime des maux et des lois,Homme, toi qui par mille endroitsDois trouver la vie importune,D’où vient que de la mort‖ tu crains tant le pouvoir ?Lâche, regarde-la‖ sans changer de visage ;Songe que si c’est un outrageC’est le dernier à recevoir.
VII
Que chacun parle bien‖ de la reconnaissance !Et que peu de gens en font voir !D’un service attendu‖ la flatteuse espéranceFait porter dans l’excès‖ les soins, la complaisance :À peine est-il rendu‖ qu’on cesse d’en avoir,De qui nous a servi‖ la vue est importune :On trouve honteux de devoirLes secours que dans l’infortuneOn n’avait point trouvé‖ honteux de recevoir.
VIII
Quel poison pour l’esprit‖ sont les fausses louanges !Heureux qui ne croit point‖ à de flatteurs discours !Penser trop bien de soi‖ fait tomber tous les joursEn des égaremens étranges.L’amour-propre est, hélas !‖ le plus sot des amours ;Cependant des erreurs‖ il est la plus commune.Quelque puissant qu’on soit‖ en richesse, en crédit ;Quelque mauvais succès‖ qu’ait tout ce qu’on écrit ;Nul n’est content de sa fortune,Ni mécontent de son esprit.
IX
On croit être devenu sageQuand, après avoir vu‖ plus de cinquante foisTomber le renaissant feuillage,On quitte des plaisirs‖ le dangereux usage :On s’abuse. D’un libre choixUn tel retour n’est point l’ouvrage ;Et ce n’est que l’orgueil‖ dont l’homme est revêtuQui, tirant de tout avantage,Donne au secours de la vertuCe qu’on doit au secours de l’âge.
X
En grandeur de courage‖ on ne se connaît guèreQuand on élève au rang‖ des hommes généreuxCes Grecs et ces Romains‖ dont la mort volontaireA rendu le nom si fameux.Qu’ont-ils fait de si grand ?‖ Ils sortaient de la vieLorsque de disgrâces suivieElle n’avait plus rien‖ d’agréable pour eux.Par une seule mort‖ ils s’en épargnaient mille.Qu’elle est douce à des cœurs‖ lassés de soupirer !Il est plus grand, plus difficileDe souffrir le malheur‖ que de s’en délivrer.
XI
L’encens qu’on donne à la prudenceMet mon esprit au désespoir.À quoi donc nous sert-elle ?‖ À faire voir d’avanceLes maux que nous devons avoir.Est-ce un bonheur de les prévoir ?Si la cruelle avait‖ quelque règle certaineQui pût les écarter de nous,Je trouverais les soins‖ qu’elle donne assez doux :Mais rien n’est si trompeur‖ que la prudence humaine.Hélas ! presque toujours‖ le détour qu’elle prendPour nous faire éviter‖ un malheur qu’elle attendEst le chemin qui nous y mène.
XII
Palais, nous durons moins que vous,Quoique des élémens‖ vous souteniez la guerre,Et quoique du sein de la terreNous soyons tirés comme vous.Frêles machines que nous sommes,À peine passons-nous‖ d’un siècle le milieu.Un rien peut nous détruire ;‖ et l’ouvrage d’un DieuDure moins que celui des hommes.
XIII
Homme, vante moins ta raison ;Vois l’inutilité‖ de ce présent célestePour qui tu dois, dit-on,‖ mépriser tout le reste.Aussi faible que toi,‖ dans ta jeune saison,Elle est chancelante, imbécile ;Dans l’âge où tout t’appelle‖ à des plaisirs divers,Vile esclave des sens,‖ elle t’est inutile ;Quand le sort t’a laissé‖ compter cinquante hiversElle n’est qu’en chagrins fertile ;Et quand tu vieillis tu la perds.
XIV
Les plaisirs sont amers‖ d’abord qu’on en abuse :Il est bon de jouer un peu,Mais il faut seulement‖ que le jeu nous amuse.Un joueur, d’un commun aveu,N’a rien d’humain que l’apparence ;Et d’ailleurs il n’est pas‖ si facile qu’on penseD’être fort honnête homme‖ et de jouer gros jeu.Le désir de gagner,‖ qui nuit et jour occupe,Est un dangereux aiguillon.Souvent, quoique l’esprit,‖ quoique le cœur soit bon,On commence par être dupe,On finit par être fripon.
XV
Souvent c’est moins bon goût‖ que pure vanitéQui fait qu’on ne veut voir‖ que des gens de mérite ;On croirait faire tort‖ à sa capacitéSi du monde vulgaire‖ on recevait visite.Cependant un esprit‖ solide, éclairé, droit,Du commerce des sots‖ sait faire un bon usage ;Il les examine, il les voit,Comme on fait un mauvais ouvrage.Des défauts qu’il y trouve‖ il cherche à profiter :Il n’est guère moins nécessaireDe voir ce qu’il faut éviterQue de savoir ce qu’il faut faire.
XVI
Qui dans son cabinet‖ a passé ses beaux joursÀ pâlir sur Pindare,‖ Homère, Horace, Plaute,Devrait y demeurer toujours.S’il entre dans le monde‖ avec un tel secours,Il y fera faute sur faute ;Il portera partout l’ennui.Un ignorant qui n’a pour luiQu’un certain savoir vivre,‖ un esprit agréable,À la honte du grec‖ et du latin, fait voirCombien doit être préférableL’usage du monde au savoir.
XVII
Que l’esprit de l’homme est borné !Quelque temps qu’il donne à l’étude,Quelque pénétrant qu’il soit né,Il ne sait rien à fond,‖ rien avec certitude.De ténèbres pour lui‖ tout est environné.La lumière qui vient‖ du savoir le plus rareN’est qu’un fatal éclair,‖ qu’une ardeur qui l’égare :Bien plus que l’ignorance‖ elle est à redouter.Longues erreurs qu’elle a fait naître,Vous ne prouvez que trop‖ que chercher à connaîtreN’est souvent qu’apprendre à douter.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abab] 4[abbab] 8[abba] 1[ababa] 2[abaab] 1[abacbc] 2[ababccb] 1[ababb] 2[abbacca] 1[ababab] 1[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (92 de 12, 74 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a appréhende / demande féminine, classiqueb surprend / défend masculine, classiquea meure / heure féminine, classiqueb imperceptiblement / l’accomplissement masculine, classiquea nature / injure féminine, classiqueb d’envieux / précieux masculine, classiquea antique / magnifique féminine, classiqueb prix / débris / mépris masculine, classiquea pique / politique féminine, classiqueb fais-tu / vertu masculine, classiquea vent / savant masculine, classiqueb suprême / toi-même féminine, classiquea plaisirs / désirs masculine, classiqueb arrive / oisive féminine, classiquea rude / certitude féminine, classiqueb soumis / amis masculine, classiquea belle / qu’elle féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea absolus / assidus / plus masculine, classiqueb naître / l’être féminine, classiquea fortune / importune féminine, classiqueb lois / endroits masculine, classiquea pouvoir / recevoir masculine, classiqueb visage / outrage féminine, classiquea reconnaissance / espérance / complaisance féminine, classiqueb voir / avoir masculine, classiquea importune / l’infortune féminine, classiqueb devoir / recevoir masculine, classiquea louanges / étranges féminine, classiqueb discours / jours / amours masculine, classiquea commune / fortune féminine, classiqueb crédit / écrit / esprit masculine, classiquea sage / feuillage féminine, classiqueb fois / choix masculine, classiquec usage / l’ouvrage féminine, classiquea revêtu / vertu masculine, classiqueb avantage / l’âge féminine, classiquea guère / volontaire féminine, classiqueb généreux / fameux / eux masculine, classiquec vie / suivie féminine, classiquea mille / difficile féminine, classiqueb soupirer / délivrer masculine, classiquea prudence / d’avance féminine, classiqueb désespoir / avoir / prévoir masculine, classiquea certaine / humaine / mène féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquec prend / attend masculine, classiquea vous masculine, classiqueb guerre / terre féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb milieu / Dieu masculine, classiquea raison / saison masculine, classiqueb céleste / reste féminine, classiquea imbécile / inutile / fertile féminine, classiqueb divers / hivers / perds masculine, classiquea abuse / amuse féminine, classiqueb peu / aveu / jeu masculine, classiquec l’apparence / pense féminine, classiquea occupe / dupe féminine, classiqueb aiguillon / bon / fripon masculine, classiquea vanité / capacité masculine, classiqueb mérite / visite féminine, classiquea droit / voit masculine, classiqueb usage / ouvrage féminine, classiquea profiter / éviter masculine, classiqueb nécessaire / faire féminine, classiquea jours / toujours / secours masculine, classiqueb Plaute / faute féminine, classiquea l’ennui / lui masculine, classiquea agréable / préférable féminine, classiqueb voir / savoir masculine, classiquea borné / né masculine, classiqueb l’étude / certitude féminine, classiquea environné / redouter / douter masculine, classiqueb rare / l’égare féminine, classiquec naître / connaître féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
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166 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources