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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de Madame Deshoulières, 1688· Épitres

À la Goutte

Antoinette Deshoulières· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 110 vers

FILLE des plaisirs, triste Goutte,Qu’on dit que la richesse‖ accompagne toujours ;Vous que jamais on ne redouteQuand sous un toit rustique‖ on voit couler ses jours ;Je ne viens pas ici,‖ pleine d’impatience,Essayer par des vœux,‖ d’ordinaire impuissans,D’adoucir votre violence.Goutte, le croirez-vous ?‖ c’est par reconnaissanceQue je vous offre de l’encens.

De cette nouveauté‖ vous paraissez charmée.Faite pour n’inspirer‖ que de durs sentimens,À de tendres remercîmensVous n’êtes point accoutumée.Commencez à goûter‖ ce qu’ils ont de douceurs ;Qu’on vous rende partout‖ de suprêmes honneurs ;Qu’en bronze, qu’en marbre ou vous voie,Triomphante de la santé,Rétablir dans nos cœurs‖ le repos et la joie.À combien de périls‖ LOUIS serait en proieSi vous n’aviez pas mis‖ ses jours en sûreté !

Tout ce qu’affrontait son courageEn forçant de Namur‖ les orgueilleux rempartsPeignait l’effroi sur le visageDes généreux guerriers‖ dont ce héros partageLes pénibles travaux,‖ les glorieux hasards.Dans la crainte de lui déplaire,On n’osait condamner‖ son ardeur téméraire,Bien qu’elle pût nous mettre‖ au comble du malheur ;À force de respect,‖ on devenait coupable.Vous seule, Goutte secourable,Avez osé donner‖ un frein à sa valeur.

Hélas ! qui l’aurait dit,‖ à voir couler nos larmes,Dans ce temps que la paix‖ consacrait au repos,Où de vives douleurs‖ attaquaient ce héros,Que ses maux quelque jour‖ auraient pour nous des charmes ?Mais quel bruit, quelle voix‖ se répand dans les airs ?Quoi donc ! messagère invisibleDe tout ce qui se fait‖ dans ce vaste univers,Auprès du grand R OI que tu sersOn voit couler le sang. Événement terrible !Quelle idée offrez-vous‖ à mon cœur agité ?Sur l’excès de valeur‖ et d’intrépidité,Ce héros sera-t-il‖ toujours incorrigible ?Vous n’avez pas assez duré,Goutte dont j’étais si contente ;Vous trompez ma plus douce attente,Vous en qui j’espérais,‖ et que j’avais juréDe célébrer un jour‖ par quelque grande fête,Si, pour nous conserver‖ une si chère tête,Dans le camp de Namur‖ vous aviez mesuréVotre durée à sa conquête.Ah ! que ne laisse-t-il‖ à son auguste filsDompter de mortels ennemis,Fameux par leur rang, par leur nombre,Mais qu’à suivre son char‖ le ciel a condamnés ?Qu’il ne nous quitte plus,‖ qu’il se repose à l’ombreDes lauriers qu’il a moissonnés.N’est-il point las de vaincre ?‖ et ne doit-il pas croireQue son nom, pour durer toujours,N’a plus affaire du secoursDe quelque nouvelle victoire ?Ces Grecs et ces Romains‖ si vantés dans l’histoireOnt sauvé leurs noms du trépasPar des faits moins brillans,‖ moins dignes de mémoire.Affreuse avidité de gloire !La sienne efface tout,‖ et ne lui suffit pas !

De tant de nations‖ la chère et vaine idole,Nassau, par plus d’un titre‖ en monarque érigé,Dès qu’il sait Namur assiégé,Frémit, rassemble tout,‖ et vers la Sambre vole.À voir si près de nous‖ flotter ses étendards,À quelque noble effort‖ qui n’aurait dû s’attendre ?Mais, tout savant qu’il est‖ dans le métier de Mars,Il semble n’être enfin‖ venu que pour apprendreLe grand art de forcer‖ une place à se rendre,Et, pour ses alliés‖ toujours rempli d’égards,Lancer sur notre camp‖ de menaçans regardsEst tout ce qu’il ose entreprendre.

Tout ce qui justifie‖ et nourrit les terreurs,L’art, la nature, cent mille hommes,Et ce que l’hiver a d’horreurs,Malgré la saison où nous sommes,Auront vainement entreprisDe rendre Namur imprenable ;Quand LOUIS l’attaque, il est pris.Et cet amas de rois‖ que sa puissance accable,Est la montagne de la Fable,Qui de l’attention‖ fait passer au mépris.

Non, je ne me suis point trompée :Je vois courir le peuple,‖ et je lis dans ses yeuxQue LOUIS est victorieux.Ma crainte pour sa vie‖ est enfin dissipée,Et je n’aspire plus‖ qu’à revoir dans ces lieuxCe héros dont mon âme‖ est toujours occupée.Goutte, qu’on vit trop tôt finir,Et dont je viens d’avoir‖ l’audace de me plaindre,Puisque pour ce vainqueur‖ on n’a plus rien à craindre,Gardez vous bien de revenir.Ne le dérobez point‖ à notre impatience.Lorsqu’il est éloigné de nous,Tout est enseveli‖ dans un morne silence,Et le faible plaisir‖ que donne l’espéranceEst le seul plaisir qui soit doux.Mais, Goutte, s’il est vrai,‖ ce qu’on nous dit sans cesse,Que jusqu’à l’extrême vieillesseVous conduisez les jours‖ lorsque vous ne venezQu’après qu’on a passé huit lustres ;Pour des jours précieux‖ et toujours fortunés,Jours qui sont tous marqués‖ par quelques faits illustres,Quelle espérance vous donnez !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4[abab] 5[abaab] 7[abba] 4[aa] 1[abaabccb] 1[abbaccac] 1[ababba] 1[abbaba] 1[ababa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (66 de 12, 44 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a Goutte / redoute féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea d’impatience / violence / reconnaissance féminine, classiqueb impuissans / l’encens masculine, classiquea charmée / accoutumée féminine, classiqueb sentimens / remercîmens masculine, classiquea douceurs / honneurs masculine, classiquea voie / joie / proie féminine, classiqueb santé / sûreté masculine, classiquea courage / visage / partage féminine, classiqueb remparts / hasards masculine, classiquea déplaire / téméraire féminine, classiquea malheur / valeur masculine, classiqueb coupable / secourable féminine, classiquea larmes / charmes féminine, classiqueb repos / héros masculine, classiquea airs / univers / sers masculine, classiqueb invisible / terrible / incorrigible féminine, classiquec agité / d’intrépidité masculine, classiquea duré / juré / mesuré masculine, classiqueb contente / attente féminine, classiquec fête / tête / conquête féminine, classiquea fils / ennemis masculine, classiquea nombre / l’ombre féminine, classiqueb condamnés / moissonnés masculine, classiquea croire / victoire féminine, classiqueb toujours / secours masculine, classiquea l’histoire / mémoire / gloire féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea idole / vole féminine, classiqueb érigé / assiégé masculine, classiquea étendards / Mars masculine, classiqueb s’attendre / apprendre féminine, classiquea rendre / entreprendre féminine, classiqueb d’égards / regards masculine, classiquea terreurs / d’horreurs masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquea entrepris / pris / mépris masculine, classiqueb imprenable / accable / Fable féminine, classiquea trompée / dissipée / occupée féminine, classiqueb yeux / victorieux / lieux masculine, classiquea finir / revenir masculine, classiqueb plaindre / craindre féminine, classiquea impatience / silence / l’espérance féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea cesse / vieillesse féminine, classiquea venez / fortunés / donnez masculine, classiqueb lustres / illustres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, THÉOPHILE BERQUET, LIBRAIRE, 1824· numérisation wikisource.org· Sources