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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les lèvres closes, 1867

La chanson de Mahall

Léon Dierx· alexandrins et décasyllabes, 218 vers

C’est un soir calme ; un souffle‖ aux aromes subtilsVanne de fleurs en fleurs,‖ et du parc aux collines,Le pollen qu’il dépose‖ aux pointes des pistils ;Un soir d’été serein,‖ aux étoiles câlines.La lune magnétique‖ arrose les halliers ;Et dans l’herbe, pareils‖ à deux grands boucliersChus d’un duel gigantesque‖ en preuve pour l’histoire,Dorment deux lacs jaloux,‖ d’acier blanc criblé d’or.

À la tour du château‖ s’éclaire l’oratoireDe Gemma. — par accès,‖ le long du corridor,Comme l’appel lointain‖ d’un blessé qu’on emporte,Se répète un soupir‖ traînant de porte en porte.Hors la fenêtre rouge‖ aux deux barres en croix,Tout reste abandonné‖ dans l’antique demeure ;Hors la plainte du vent,‖ rien n’élève la voix.C’est qu’une femme est là,‖ qui souffre, prie, et pleure !

Sur d’étroites cloisons‖ pèse le dôme obscur ;Mais un haut lampadaire‖ est dressé près du mur,Et vers un portrait d’homme‖ au noir sourcil projetteLes tremblantes lueurs‖ d’une lampe d’argent.L’âme du mort revit‖ sur l’image inquiète,Sans cesse du front blême‖ aux lèvres voltigeant.Au dossier blasonné‖ de sa chaise ducale,Croisant les doigts, se tient‖ Gemma, muette et pâle,Immobile, debout,‖ jeune et belle, en grand deuil.Son bras luit à travers‖ le crêpe qui le voile ;Et l’on voit un foyer‖ de tristesse et d’orgueilEn ses yeux maintenus‖ fixement vers la toile.Dans son cadre d’ébène‖ un très large miroirRéfléchit le portrait‖ de l’homme au sourcil noir,La veuve comme un spectre,‖ et les sombres tenturesQui viennent s’écraser‖ partout sur le tapis ;Des filets de lumière‖ alternent aux sculptures.Assise à la fenêtre‖ et les sens assoupis,Une vieille marmonne‖ entre ses dents branlantesDes mots qui troublent seuls‖ le vol des heures lentes.Tout au fond saigne un christ‖ d’ivoire, et devant luiRepose un beau missel‖ incrusté d’armoiries,Sur le prie-Dieu de chêne,‖ auprès de son étui.Un mystère s’amasse‖ au bas des draperies.

Et, tout à coup, crispant‖ ses deux mains sur son cœurOù bouillonnait le flot‖ grossi de sa douleur,Gemma se tord, la tête‖ et le buste en arrière.Elle arrache ses yeux,‖ à la longue taris,De ce regard jamais‖ éteint sous la paupière,Et, la gorge entr’ouverte‖ à d’impossibles cris,Marche en se roidissant‖ dans la chambre, suiviePar ce regard dardé‖ du fond d’une autre vie.Elle s’arrête enfin,‖ sans geste, à l’angle clairDe la creuse embrasure‖ où, dans l’ombre baignée,La vieille à l’autre coin‖ chante sur un vieux air,Et près de son rouet‖ s’endort, lasse araignée.Tout le passé renaît‖ en Gemma, jours par jours ;Et flottant sur le parc‖ au hasard des détours,La transporte et la roule‖ ainsi dans son supplice :

« Ciel tranquille ! Ciel vaste‖ et profond ! Dont la paixSemble s’éterniser‖ sous les nappes d’eau lisse,Et lointaine descend‖ dans les taillis épais !Regard multiplié‖ des nuits, qui nous surveilles !Où sont-ils, ces matins‖ aux si fraîches merveilles,Que, comme vous limpide‖ et pure, j’ai vécus !Où le métal uni‖ de mes jeunes prunellesÀ sa clarté brisait‖ tous les désirs aigus !Où j’allais promenant‖ mes candeurs fraternellesDans le vert paradis‖ des bois pleins de soleil ;Où nul visage encor‖ ne hantait mon sommeil !Ah ! Tu gisais inerte‖ en mon sein, comme un lâche,Mon cœur ! Rien ne pouvait‖ t’émouvoir ! Un vautour,De son bec implacable,‖ aujourd’hui, sans relâche,En te criant : « trop tard !‖ « te déchire à ton tour ! »

Et tandis que Gemma,‖ d’une étreinte qui broie,Tourmente sa poitrine‖ au repentir en proie,La vieille chante, ainsi‖ qu’en un rêve, tout bas :

« La pluie aux grains froids‖ là-haut tombe à verse.Mon cher enfant dort,‖ et moi je le berce,Dans son berceau fait‖ de chêne et de plomb.J’entends un bruit sec‖ qui gratte et qui perce.Tu dors, mon enfant,‖ d’un sommeil bien long !— Mon enfant s’agite‖ en ses draps de plomb.

« Un lourd cauchemar,‖ mon enfant, t’agite.Ton berceau de chêne‖ est un mauvais gîte.— Mon âme est partie,‖ et vide est mon corps ! »

Gemma sait que Mâhall‖ est une pauvre folleQui l’aime, voilà tout,‖ mais qu’on ne comprend pas.Le malheur, dont blêmit‖ sur son front l’auréoleSinistre, la rend sourde‖ aux vains mots. — elle entendSon remords qui plus haut‖ gronde, lui répétant :« Trop tard ! Il est trop tard !‖ Rappelle-toi ! DérouleCe chapelet maudit‖ de tes loisirs ingrats,Quand les appels vers toi‖ se succédaient en foule,Quand sous tes seins, figés‖ alors entre tes bras,S’élargissait un vide‖ aux voûtes taciturnes ;Quand plaintes et parfums,‖ débordant de leurs urnes,Ne faisaient rien vibrer‖ en toi, n’embaumaient rien !À jamais à présent‖ dans la nuit vengeresse,Dans l’oubli de ta forme‖ et du martyre ancien,Il dort. Nul souvenir‖ assidu ne l’oppresse.Il a tout rejeté‖ de la vie ; il est mort !Eh bien ! Apprends l’amour !‖ Sous la dent qui te mord,Regarde ruisseler‖ tes pleurs expiatoires !Vierge, tu souriais‖ aux fièvres de l’amant ;Fière de ta beauté,‖ n’ayant pas d’autres gloires,Tu ne savais répondre‖ à l’ardeur d’un serment.Mais femme, ta beauté‖ de marbre encor s’est tue ;Et tu ne sentais pas‖ à tes pieds de statueRetomber la prière‖ et se fendre le cœurDe l’époux dont tu fus‖ la cruelle pensée ;Voilà que son image‖ a vaincu ta torpeur,Et qu’à son souvenir‖ tu l’aimas, insensée ! »

Elle songe. En dormant‖ Mâhall chante tout bas :

« Un lourd cauchemar,‖ mon enfant, t’agite.Ton berceau de chêne‖ est un mauvais gîte.— Depuis que mon âme‖ a laissé mon corps,Comme un vieux logis‖ que le vent visite,J’appartiens entière‖ aux âmes des morts ;Mon enfant, ton âme‖ agite mon corps.

« Dans l’œil des enfants‖ lisent leurs nourrices.Les morts ont aussi‖ parfois leurs caprices. »

— Lorsque chante Mâhall‖ on ne l’écoute pas.Gemma songe. « bonheur,‖ plaisir, joie, espérance !Quand l’angoisse nous tient‖ et nous courbe impuissants,Ces mots qu’on récusait‖ sous leur vague apparenceDans leur immensité‖ sont tous éblouissants !Oui, le regret, bien plus‖ que l’espoir, aux musiquesDivines sait mêler‖ des visions magiques !Certe, il m’aimait jadis‖ d’un amour effréné,Usant sur moi l’effort‖ des facultés mortelles,L’homme qui vers l’espace‖ aveugle s’est tourné,Consumé par l’attente‖ au froid de mes prunelles.Si je n’ai rien compris‖ alors, ni cet amour,Ni ce vivace espoir‖ de m’animer un jour,Ni cette volonté,‖ ni sa morne agonie,D’où vient qu’à peine seul,‖ mon cœur s’est éveillé,Lentement, par degrés,‖ de sa longue atonie ?D’où vient qu’en mon désert‖ un calice a brillé ?Que l’idole aussitôt‖ s’est changée en victime,Et lit profondément‖ dans l’infini sublimeDe ce culte perdu‖ qui l’embrase aujourd’hui ? »

Et Gemma vers la chambre‖ où le portrait l’attireSe retourne, et revient‖ s’arrêter devant lui.Sur ses noirs vêtements‖ pendent ses bras de cire.— Mâhall reprend son rêve‖ et sa chanson tout bas :

« Dans l’œil des enfants‖ lisent leurs nourrices.Les morts ont aussi‖ parfois leurs caprices.Lorsque tu souffrais,‖ je sais une fleurQue je te donnais‖ pour que tu guérisses ;Son baiser rendait‖ ton sommeil meilleur.— Mon enfant demande‖ une étrange fleur !« Il sait des secrets‖ plus vieux que la tombe !— La pluie aux grains froids‖ sur mes membres tombe… »

Les yeux sur le portrait,‖ Gemma ne l’entend pas ;Son corps est immobile‖ et sa lèvre est muette,Mais sa détresse ainsi‖ toujours gonfle son sein :

— « ah ! Dans ces yeux ouverts‖ une âme se reflète !Et j’y vois clairement‖ tourbillonner l’essaimDes vœux et des mépris‖ qui maintenant me rongent !Tyranniques regards !‖ Comme en les miens ils plongent !Beaucoup plus haut en moi‖ que les yeux d’un vivant,Ils parlent nuit et jour‖ et m’ont enfin soumise ;Et j’y revois au jeu‖ d’un reflet décevantTous les édens murés‖ de la terre promise !Mais les inassouvis‖ s’endorment-ils jamais ?Leur donnes-tu l’oubli,‖ toi qui nous le promets,Ô mort ? — lui, voudra-t-il‖ m’oublier dans ta fosse ?Il n’aimait point alors !‖ Seule, je sais aimer,Moi qui sens que ta voix‖ comme toute autre est fausse,Et qu’à l’heure où sur moi‖ le plomb va se fermer,Mon amour éternel,‖ martyrisant délice,M’écrasera les seins‖ de son royal cilice !Mais non ! S’il était vrai‖ que pour l’éternitéRien ne survît, ô mort !‖ De l’humaine amertume ;Si malgré toi là-bas‖ il n’a rien emporté,Qui donc met dans ses yeux‖ comme un appel posthume ? »

Et Gemma se rapproche‖ et touche le portrait,Dont une clarté douce‖ anime chaque traitEt la bouche qui luit‖ plus pourpre et semble humide.— Mâhall sur l’escabeau‖ recommence tout bas :

« Il sait des secrets‖ plus vieux que la tombe !— La pluie aux grains froids‖ sur mes membres tombe.Oh ! Rouge est la fleur !‖ Mortel son poison !Pourquoi la veut-il ?‖ Pour quelle hécatombe ?Moi, dans la forêt,‖ je cours sans raison ! …Un mort veut baiser,‖ ô fleur ! Ton poison !

« Hier, j’ai frotté‖ de poison sa bouche.Dans son cadre il dort :‖ que nul ne le touche !— Le désir des morts‖ dompte les vivants… »

— « non, non ! — pense Gemma,‖ — quelque obstiné fluideJaillit de ces yeux noirs‖ qui ne me quittent pas.La mort a des secrets‖ plus anciens que la tombe !L’éclat qui m’enveloppe‖ et sous qui je succombe,Quel peintre aurait donc su‖ le fixer dans ces yeux ?Non ! N’est-ce pas plutôt‖ qu’un être toujours tristeMe poursuit par delà‖ son exil soucieux ?Qu’un amour idéal‖ auquel rien ne résisteTriomphe enfin après‖ que les sens sont glacés ?Ah ! S’il en est ainsi,‖ chère ombre ! C’est assez !Cesse de t’agiter !‖ Ou vengeance ou victoire,Vois, je t’aime aujourd’hui‖ plus que tu ne m’aimais !Apaise-toi ! Tu peux‖ me sourire et me croire !Plus que ne fit le tien,‖ mon cœur saigne à jamais ;Et j’expie ! Et j’attends‖ l’heure du dernier râle,Où je m’envolerai‖ vers ta poitrine pâle,Plus riche de baisers‖ et de larmes de sang,Que toi du désespoir‖ de tes élans stériles ! »

— Une flamme qui tremble‖ et qui va faiblissantFait courir sur les murs‖ les ombres plus fébriles ;Et la vieille Mâhall‖ chante encore tout bas :

« À travers un cadre‖ il tendait la bouche.J’ai frotté la fleur.‖ Que nul ne le touche !— Le désir des morts‖ dompte les vivants.Dans mon vieux corps vide‖ et qui branle aux vents,Les âmes des morts‖ veillent les vivants !— Ainsi qu’un portrait,‖ dans un cadre il couche ! »

Gemma vers le tableau‖ n’a plus à faire un pas :Elle se penche et joint‖ sa lèvre chaude à celleDu portrait, qui lui semble‖ avoir alors souri ;Puis recule, frissonne‖ un court moment, chancelle,Et tombe empoisonnée,‖ et morte, sans un cri !

Versification

Mètre
Alexandrins et décasyllabes (178 de 12, 40 de 10)· profil 6+6, 5+5

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

218 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources