Les lèvres closes, 1867
Les yeux de Nyssia
Je suivais dans les bois‖ la fille aux cils soyeux.Non loin d’un petit lac‖ dormant nous nous assîmes ;Tout se taisait dans l’herbe‖ et sous les hautes cimes.Nyssia regardait‖ le lac silencieux ;Moi, le fond de ses yeux.
— « Sources claires des bois !‖ Dit Nyssia ; fontainesOù le regard profond‖ sous l’onde va plongeant !Tranquillité du ciel‖ sous la moire d’argent,Où tremblent d’autres joncs‖ aux luisantes antennes,Et des branches lointaines ! »
— Je disais : « larges yeux‖ de la femme ! ô clartésOù l’amour entrevoit‖ un ciel insaisissable !Ô regards qui roulez‖ aux bords des cils un sableFait de nacre, d’azur‖ et d’or ! SérénitésDes yeux diamantés ! »
— Nyssia dit : « là-bas,‖ ce bassin solitaireQui dort ainsi sans ride‖ au fond du bois, vraiment,Semble avoir la puissance‖ étrange de l’aimant.Autour de lui, regarde,‖ un brouillard délétèrePlane comme un mystère. »
— Je répondis : « tes yeux,‖ Nyssia, tes yeux clairs,Ces yeux que mon soupir‖ sans les troubler traverse,Fascinent par l’attrait‖ de leur langueur perverse.Un magique pouvoir‖ aiguise leurs éclairsQui filtrent dans mes chairs. »
— « Vois, disait Nyssia,‖ l’étonnante apparenceQu’ont les plantes sous l’eau,‖ les plantes et les fleurs.Comme tout se revêt‖ de féeriques couleurs !Sous ce lac enchanté‖ je sens qu’une attiranceVit dans sa transparence. »
— « Dans tes yeux, lui disais-je,‖ ô Nyssia ! Je voisTous mes rêves, tous mes‖ pensers, toutes mes peines.Rien qu’à les voir, mon sang‖ se tarit dans mes veines.Souriants sous la nacre,‖ au fond de tes yeux froidsIls vivent, je le crois. »
— « Suis sur tous ces reflets,‖ suis la molle paresseD’une flamme émoussée‖ au fond d’un ciel plus doux.Ces images de paix‖ qui s’allongent vers nous,Les sens-tu nous verser‖ l’ineffable tendresseDe l’eau qui les caresse ? »
— « Nyssia, dans tes yeux‖ je contemple, charmé,Tous mes désirs nageant‖ vers un azur plus tendre.Tu regardes là-bas,‖ Nyssia, sans m’entendre ;Mais mon âme revoit‖ son fantôme pâméDans tes yeux enfermé. »
— « et pourtant, comme autour‖ du bassin, me dit-elle,Tout est morne ! Partout,‖ vois, sur cette eau qui dortLes arbres amaigris‖ se penchent ; tout est mort.On dirait sur la rive‖ une sombre dentelle ;Cette source est mortelle. »
— « Prunelles ! Chers écrins‖ aux limpides cristaux !Quand la frange de jais‖ de vos grands cils s’abaisseEt sur la joue au loin‖ projette une ombre épaisse,Je crois voir se fermer‖ sur mille EldoradosDe funèbres rideaux. »
— « Dans ces pâles gazons‖ où périt toute chose,Tandis que leurs reflets‖ restent verts sous les eaux,Vois ces tertres cachant‖ le long des noirs roseauxComme l’ancien secret‖ d’une métempsycose.Là, sais-tu qui repose ? »
— « Autour de ta paupière,‖ à l’ombre de tes cilsDont les reflets charmants,‖ derrière tes yeux calmes,Caressent mes désirs‖ comme de douces palmes,Ah ! Pour s’être enivrés‖ de philtres trop subtils,Des rêves dorment-ils ? »
— « Les nymphes de ce bois‖ sont dans l’herbe enterrées,Les nymphes dont toujours‖ palpite le refletS’éternisant sous l’eau‖ dans sa blancheur de lait,Comme celui des fleurs‖ qu’elles ont admirées,Par un charme attirées. »
— « Sous l’éternel éclat‖ de tes grands yeux polis,Mille rêves pareils‖ au mien, mille penséesReluisent. Je crois voir‖ les flammes renverséesDes amours que les bords‖ de ces yeux sous leurs plisRoulent ensevelis. »
— « Lentement ces reflets‖ ont tari toute sève,Et tout revit sous l’eau‖ si tout meurt sur les bords.Ces images ont pris‖ la vie à tous les corps,Arbres, nymphes et fleurs,‖ qui penchés sur la grèveOnt contemplé leur rêve. »
— « Nyssia, que me fait‖ ce lac mystérieuxDont tu parles ? Vers moi‖ tourne enfin tes prunelles !Je sens que tout mon être absorbé passe en elles,Et que mon âme entière‖ a plongé sous les cieux,Nyssia, de tes yeux. »
Et Nyssia sourit :‖ « vis ou meurs, que m’importe !Dit-elle, maintenant‖ que tressaille à son tourDans mes yeux l’immortel‖ reflet de ton amour.Oui, c’est vraiment ton âme,‖ au fond de cette eau morte,Ton âme, que j’emporte ! »
Et l’eau se referma‖ sur elle ; un souffle erraLongtemps au bord du lac,‖ le souffle de son rire.Et moi, je vois au fond‖ mon reflet qui m’attire,Et qui, lorsque ma vie‖ à la fin s’éteindra,Sous l’eau me survivra.
Versification
- Forme
- 19 quintils (quintils)
- Rimes
- 19(abbaa)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (76 de 12, 19 de 6)· profil 6, 6−6
- Strophes
- 19 quintils
- Mots à la rime
- a soyeux / silencieux / yeux masculine, classiqueb assîmes / cimes féminine, classiquea fontaines / antennes / lointaines féminine, classiqueb plongeant / d’argent masculine, classiquea clartés / Sérénités / diamantés masculine, classiqueb insaisissable / sable féminine, classiquea solitaire / délétère / mystère féminine, classiqueb vraiment / l’aimant masculine, classiquea clairs / éclairs / chairs masculine, classiqueb traverse / perverse féminine, classiquea apparence / attirance / transparence féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea vois / froids / crois masculine, classiqueb peines / veines féminine, classiquea paresse / tendresse / caresse féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea charmé / pâmé / enfermé masculine, classiqueb tendre / m’entendre féminine, classiquea dit-elle / dentelle / mortelle féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquea cristaux / Eldorados masculine, classiqueb s’abaisse / épaisse féminine, classiquea rideaux / eaux / roseaux masculine, classiquea chose / métempsycose / repose féminine, classiquea cils / subtils / dorment-ils masculine, classiqueb calmes / palmes féminine, classiquea enterrées / admirées féminine, classiqueb reflet / lait masculine, classiquea attirées / pensées / renversées féminine, classiquea polis / plis / ensevelis masculine, classiquea sève / grève / rêve féminine, classiqueb bords / corps masculine, classiquea mystérieux / cieux / yeux masculine, classiqueb prunelles / elles féminine, classiquea m’importe / morte / j’emporte féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea erra / s’éteindra / survivra masculine, classiqueb rire / m’attire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources