Les lèvres closes, 1867
Lazare
À Leconte De Lisle.
À la voix de Jésus,‖ Lazare s’éveilla ;Livide, il se dressa‖ debout dans les ténèbres ;Il sortit tressaillant‖ dans ses langes funèbres,Puis, tout droit devant lui,‖ grave et seul, s’en alla.
Seul et grave, il marcha‖ depuis lors dans la ville,Comme cherchant quelqu’un‖ qu’il ne retrouvait pas,Et se heurtant partout‖ à chacun de ses pasAux choses de la vie,‖ à la plèbe servile.
Sous son front reluisant‖ de la pâleur des mortsSes yeux ne dardaient pas‖ d’éclairs ; et ses prunelles,Comme au ressouvenir‖ des splendeurs éternelles,Semblaient ne pas pouvoir‖ regarder au dehors.
Il allait, chancelant‖ comme un enfant, lugubreComme un fou. Devant lui‖ la foule s’entr’ouvrait.Nul n’osant lui parler,‖ au hasard il errait,Tel qu’un homme étouffant‖ dans un air insalubre.
Ne comprenant plus rien‖ au vil bourdonnementDe la terre ; abîmé‖ dans son rêve indicible ;Lui-même épouvanté‖ de son secret terrible,Il venait et partait‖ silencieusement.
Parfois il frissonnait,‖ comme pris de la fièvre,Et comme pour parler,‖ il étendait la main ;Mais le mot inconnu‖ du dernier lendemain,Un invisible doigt‖ l’arrêtait sur sa lèvre.
Dans Béthanie, alors,‖ partout, jeunes et vieuxEurent peur de cet homme ;‖ il passait seul et grave ;Et le sang se figeait‖ aux veines du plus brave,Devant la vague horreur‖ qui nageait dans ses yeux.
Ah ! Qui dira jamais‖ ton étrange supplice,Revenant du sépulcre‖ où tous étaient restés,Qui revivais encor,‖ traînant dans les citésTon linceul à tes reins‖ serré comme un cilice !
Pâle ressuscité‖ qu’avaient mordu les vers !Pouvais-tu te reprendre‖ aux soucis de ce monde,Ô toi qui rapportais‖ dans ta stupeur profondeLa science interdite‖ à l’avide univers ?
La mort eut-elle à peine‖ au jour rendu sa proie,Dans l’ombre tu rentras,‖ spectre mystérieux,Passant calme à travers‖ les peuples furieux,Et ne connaissant plus‖ leur douleur ni leur joie.
Dans ta seconde vie,‖ insensible et muet,Tu ne laissas chez eux‖ qu’un souvenir sans trace.As-tu subi deux fois‖ l’étreinte qui terrasse,Pour regagner l’azur‖ qui vers toi refluait ?
— Oh ! Que de fois, à l’heure‖ où l’ombre emplit l’espace,Loin des vivants, dressant‖ sur le fond d’or du cielTa grande forme aux bras‖ levés vers l’éternel ;Appelant par son nom‖ l’ange attardé qui passe ;
Que de fois l’on te vit‖ dans les gazons épais,Seul et grave, rôder‖ autour des cimetières,Enviant tous ces morts‖ qui dans leurs lits de pierresUn jour s’étaient couchés‖ pour n’en sortir jamais !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a s’éveilla / alla masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquea ville / servile féminine, classiqueb pas masculine, classiquea morts / dehors masculine, classiqueb prunelles / éternelles féminine, classiquea lugubre / insalubre féminine, classiqueb s’entr’ouvrait / errait masculine, classiquea bourdonnement / silencieusement masculine, classiqueb indicible / terrible féminine, classiquea fièvre / lèvre féminine, classiqueb main / lendemain masculine, classiquea vieux / yeux masculine, classiqueb grave / brave féminine, classiquea supplice / cilice féminine, classiqueb restés / cités masculine, classiquea vers / univers masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb mystérieux / furieux masculine, classiquea muet / refluait masculine, classiqueb trace / terrasse féminine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb ciel / l’éternel masculine, classiquea épais / jamais masculine, classiqueb cimetières / pierres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources