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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les lèvres closes, 1867

Le rêve de la mort

Léon Dierx· dizains, alexandrins, 140 vers

I

Un ange sur mon front‖ déploya sa grande aile ;Une ombre lentement‖ descendit vers mes yeux ;Et sur chaque paupière‖ un doigt impérieuxVint alourdir la nuit‖ plus épaisse autour d’elle.Un ange lentement‖ déploya sa grande aile,Et sous ses doigts de plomb‖ s’enfoncèrent mes yeux.Puis tout s’évanouit,‖ douleur, efforts, mémoire ;Et je sentais flotter‖ ma forme devant moi,Et mes pensers de même,‖ ou de honte ou de gloire,S’échappaient de mon corps‖ pêle-mêle, et sans loi.

II

Une forme flottait,‖ qui semblait mon image.L’ai-je suivie une heure‖ ou cent ans ? Je ne sais.Mais j’ai gardé l’effroi‖ des lieux où je passais.La sueur me glaça‖ de l’orteil au visageDerrière cette forme‖ où vivait mon image.Pendant combien de jours‖ terrestres ? Je ne sais.Mais sous des horizons‖ tout d’encre ou tout de flamme,Pour toujours je sentais‖ quelque chose en mon cœurVoler vers cet éclat‖ pour se perdre en sa trame,Quelque chose de moi‖ qui faisait ma vigueur.

III

Et voilà devant nous‖ qu’une forêt géanteBrusquement balança‖ dans l’espace embraséSon manteau par un sang‖ vif et tiède arrosé.Comme un rouge flocon‖ d’une neige brûlante,Un âpre vent, du haut‖ de la forêt géanteJusqu’au sol par les feux‖ du soleil embrasé,Secouait chaque feuille‖ à travers les ramures.Et de mon front aussi‖ chaque rêve tombait,Et dans mon spectre, avec‖ de très lointains murmures,Chaque rêve tombé‖ de mon front s’absorbait.

IV

Sur ma tête sifflaient‖ de lugubres rafales ;Et le gémissement‖ surhumain de ce boisSemblait l’appel perdu‖ de millions de voix.C’était le long sanglot‖ des morts, par intervalles,Qui de tous les confins‖ passait dans ces rafales.Un lac de sang luisait‖ au milieu de ce bois,Épanché d’un soleil‖ aux ondes écarlates.Et mes anciens désirs‖ ruisselaient au dehors ;Vers mon fantôme clair,‖ avec leurs tristes dates,Mes désirs ruisselaient‖ et désertaient mon corps.

V

Et ce lac grandit, tel‖ qu’une mer sans rivage ;Et ce globe penché‖ sur l’horizon semblaitUn cœur énorme au loin‖ dardant son vif reflet.C’était le vaste cœur‖ des peuples d’âge en âge,Saignant sur cette mer‖ étrange et sans rivage.Et ce qui s’écoulait‖ de cet astre semblaitLe sang, le propre sang‖ de l’humanité morte ;Et nous voguions tous deux‖ sur ce flot abhorré.Mon image brillait‖ plus distincte et plus forteEt j’y sentais partout‖ mon esprit aspiré.

VI

Sous la nappe sans bord‖ de cette pourpre horribleLe soleil s’éclipsa‖ d’un coup brusque, et le cielÀ sa place creusait‖ son azur solennel,Par delà le regard,‖ par delà l’invisible.Et dans l’éther profond,‖ sous cette pourpre horrible,Des astres inconnus‖ s’enfonçaient dans le ciel,Toujours, toujours plus loin,‖ au fond de l’insondable.L’éclair de chacun d’eux‖ m’emplissait comme un son ;Et tous mes sens, vers l’être‖ à mon reflet semblable,Abandonnaient mon corps‖ dans un dernier frisson.

VII

Comme un épais rideau‖ fait d’un velours rigide,Montait derrière nous‖ l’ombre du dernier soir ;Le rouge de la mer‖ se fondait dans le noir ;Maintenant rien de moi‖ n’allait plus vers mon guide ;Et sur nous s’élevait‖ comme un rideau rigideUne éternelle nuit‖ après le dernier soir.Et là, tout près de moi,‖ ce double de moi-même,Qui me regardait, plein‖ d’un dédain envieux,C’était, je le compris,‖ prête à l’adieu suprême,Mon âme à tout jamais‖ libre sous les grands cieux.

VIII

Comme un glaive éclatant‖ hors d’une affreuse gaîne,Elle était là debout‖ avec son regard clair,Dont je sentais l’acier‖ pénétrer dans ma chair.Elle était là visible,‖ et désormais sans chaîne ;Telle qu’un glaive nu‖ debout près de sa gaîne,Elle m’enveloppait‖ avec son regard clair.Et tout me regardait,‖ conscience, pensées,Esprit, rêves, désirs,‖ joie, espoirs et douleurs,Qui reprenaient, au glas‖ des souffrances passées,Leurs formes, leurs parfums,‖ leurs sons et leurs couleurs.

IX

Et voilà cette fois‖ qu’une arche de lumière,Jusqu’au ciel, par-dessus‖ les étoiles, d’un jet,Près de nous, comme un pont‖ sans limite émergeait,Un chemin idéal‖ fait d’astres en poussière.Mon âme alors me dit :‖ « cette arche de lumièreQui traverse les cieux‖ révélés d’un seul jet,Sort du temps, et tout droit‖ vers l’éternité mène.Boue inerte, matière,‖ ô corps ! Vieux ennemis,Je vous repousse enfin,‖ geôliers de l’âme humaine ;Retournez par la mort‖ dans le néant promis ! »

X

— « Reste ! Cria le corps,‖ reste près de ton frère !— Faible et vil compagnon,‖ je t’ai toujours haï.— N’ai-je pas chaque jour‖ à ton ordre obéi ?— Tu mens, et ton désir‖ était au mien contraire.— Reste, je me soumets,‖ prends pitié de ton frère !— Meurs ! Tu me hais autant‖ que, moi, je t’ai haï.— Reste ! Je t’aimerai,‖ ton départ m’épouvante.— Mes remords sont tes fils,‖ seule il m’en faut souffrir.— Moi, j’ai souffert aussi‖ par toi, sœur décevante.— L’oubli gît dans la terre‖ où tes os vont pourrir.

XI

— « Qui me consolera‖ dans le vide où je sombre ?— En moi qui versera‖ le repos et la paix ?— Oh ! Mourir ; ne plus voir‖ le clair soleil jamais !— Oh ! Revivre, et jamais‖ ne s’endormir dans l’ombre !— Le froid terrible règne‖ en ce vide où je sombre !— L’infini qui m’étreint‖ ignore, hélas ! La paix !— La mort rit et m’attend !‖ — un ange aussi m’appelle !— Je maudis ton orgueil !‖ — et moi, ta lâcheté !— Ah ! L’horreur du néant‖ crispe ma chair mortelle !— Et moi, pleine d’horreur,‖ j’entre en l’éternité ! »

XII

Un choc intérieur‖ traversa tout mon être.Tout disparut. Mon corps‖ était resté tout seul,Et la nuit l’embrassa‖ de son épais linceul,Nuit telle qu’un vivant‖ n’en peut jamais connaître.Un frisson glacial‖ courut dans tout mon être,Et dans un puits sans fond‖ je croyais choir tout seul.L’angoisse de la chute‖ était l’idée uniqueEt nette survivante‖ encore en mon cerveau ;Puis insensiblement‖ la terreur tyranniqueS’enfuit pour me laisser‖ jouir d’un sens nouveau.

XIII

La nuit filtrait en moi,‖ fraîche comme un breuvage ;Mes pores la buvaient‖ délicieusement ;Je me sentais bercé‖ par son enivrement ;Et toujours j’approchais‖ du ténébreux rivageOù l’ombre dans les corps‖ filtre comme un breuvage.Le Léthé de la nuit‖ délicieusementM’imprégnait d’un silence‖ ineffable ; et la vieNe comprendra jamais‖ le silence et la nuitQui, de plus en plus doux‖ pour la chair asservie,Montaient comme le jour,‖ croissaient comme le bruit.

XIV

Et maintenant au bord‖ de l’érèbe immobile,Sous l’œil démesuré‖ d’un fixe et noir soleil,Je reposais dissous‖ dans l’éternel sommeil,Fécondant sans efforts‖ les vaisseaux de l’argile.Toujours plus obscurcis,‖ dans l’érèbe immobileTombaient les longs rayons‖ d’un fixe et noir soleil ;Et je comptais sans fin,‖ ainsi que des secondes,Les siècles un par un‖ tombés des mornes cieux,Les siècles morts tombés‖ de l’amas des vieux mondes,Tombés dans le néant‖ noir et silencieux.

Versification

Forme
Dizains
Rimes
14(abbaabcdcd)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 dizain
Mots à la rime
a aile / d’elle féminine, classiqueb yeux / impérieux masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiqued moi / loi masculine, classiquea image / visage féminine, classiqueb sais / passais masculine, classiquec flamme / trame féminine, classiqued cœur / vigueur masculine, classiquea géante / brûlante féminine, classiqueb embrasé / arrosé masculine, classiquec ramures / murmures féminine, classiqued tombait / s’absorbait masculine, classiquea rafales / intervalles féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec écarlates / dates féminine, classiqued dehors / corps masculine, classiquea rivage / âge féminine, classiqueb semblait / reflet masculine, classiquec morte / forte féminine, classiqued abhorré / aspiré masculine, classiquea horrible / l’invisible féminine, classiqueb ciel / solennel masculine, classiquec l’insondable / semblable féminine, classiqued son / frisson masculine, classiquea rigide / guide féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquec moi-même / suprême féminine, classiqued envieux / cieux masculine, classiquea gaîne / chaîne féminine, classiqueb clair / chair masculine, classiquec pensées / passées féminine, classiqued douleurs / couleurs masculine, classiquea lumière / poussière féminine, classiqueb jet / émergeait masculine, classiquec mène / humaine féminine, classiqued ennemis / promis masculine, classiquea frère / contraire féminine, classiqueb haï / obéi masculine, classiquec m’épouvante / décevante féminine, classiqued souffrir / pourrir masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb paix / jamais masculine, classiquec m’appelle / mortelle féminine, classiqued lâcheté / l’éternité masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquec unique / tyrannique féminine, classiqued cerveau / nouveau masculine, classiquea breuvage / rivage féminine, classiqueb délicieusement / enivrement masculine, classiquec vie / asservie féminine, classiqued nuit / bruit masculine, classiquea immobile / l’argile féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquec secondes / mondes féminine, classiqued cieux / silencieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources