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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les lèvres closes, 1867

Marche funèbre

CHŒUR DES DERNIERS HOMMES

Léon Dierx· 23 quatrains, alexandrins, 92 vers

Les temps sont arrivés,‖ des vieilles prophéties !Ils sont venus, les jours‖ d’universelle horreur !Les ombres du néant,‖ d’heure en heure épaissies,S’allongent sur nos fronts‖ écrasés de terreur.

Nous les vivons, les jours‖ d’agonie et de râle !À l’orient, jamais‖ plus de matins nouveaux !Comme le bronze noir‖ qui ferme les caveaux,Le sol frappé résonne‖ en rumeur sépulcrale.

Les ténèbres sur nous‖ amassent leurs replis.Là-haut, rien désormais‖ qui regarde ou réponde.Derniers fils de Caïn !‖ Les temps sont accomplis.Pour toujours, cette fois,‖ la mort est dans le monde.

Sous les astres éteints,‖ sous le terne soleil,La nuit funèbre étend‖ ses suaires immenses.Le sein froid de la terre‖ a gardé les semences.C’est à son tour d’entrer‖ dans l’éternel sommeil.

Les derniers dieux sont morts,‖ et morte est la prière.Nous avons renié‖ nos héros et leurs lois.Nul espoir ne reluit‖ devant nous ; et, derrière,Ils ne renaîtront plus,‖ les rêves d’autrefois !

Sur l’univers entier la mort ouvre son aileLugubre. Sous nos pas‖ le sol dur sonne creux.N’y cherchons plus le pain‖ des jours aventureux.Dans nos veines la sève est morte comme en elle.

Hommes ! Contemplons-nous‖ dans toutes nos laideurs.Ô rayons qui brilliez‖ aux yeux clairs des ancêtres !Nos yeux caves, chargés‖ d’ennuis et de lourdeurs,Se tournent hébétés‖ des choses vers les êtres.

Spectre charmant, amour,‖ qui consolais du ciel,Amour, toi qu’ont chanté‖ les aïeux incrédules,Nul de nous ne t’a vu‖ dans nos froids crépuscules.Meurs, vieux spectre gonflé‖ de mensonge et de fiel.

Notre œil n’a plus de pleurs,‖ plus de sang notre artère.Nos rires ont bavé‖ sur ton fatal flambeau.Si jamais tu fis battre‖ un cœur d’homme sur terre,Amour, notre âme vide‖ est ton affreux tombeau.

Le repentir est mort‖ dans nos églises sourdes.Après l’amour, est morte‖ aussi la volupté.Nul espoir devant nous ;‖ au ciel, nulle clarté.Rions affreusement‖ dans les ténèbres lourdes.

L’ancien orgueil n’est plus,‖ ô peuples endormis !Qui flamboyait encor‖ sur votre front naguère.L’orgueil a terrassé‖ les dieux, ses ennemis ;Il est mort de sa gloire‖ en regrettant la guerre.

Aux dernières clartés‖ de nos feux, en troupeau,Mêlés au vil bétail‖ que courbe l’épouvante,Attendons les yeux bas,‖ n’ayant plus de vivanteEn nous que la terreur‖ qui court sous notre peau.

Quelqu’un sent-il vers l’or‖ frémir ses doigts inertes,Et le honteux prurit‖ crisper encor sa chair ?Non, tout désir s’éteint‖ dans nos âmes désertes.Plus rien qui dans nos cils‖ allume un seul éclair.

Soif du sang fraternel,‖ fièvre chaude du crime,Vous attestiez la vie‖ au moins par le combat.Le mal qui vous leurrait‖ de son sinistre appât,Par deux vertus peut-être‖ ennoblissait l’abîme.

Force et courage en nous‖ sont morts avec le mal.Les vices n’ont plus rien‖ en nos cœurs qui fermente.Sur l’esprit avili‖ triomphe l’animalQui vers un imminent‖ inconnu se lamente.

Qui d’entre nous jamais‖ t’a pris pour guide,honneur ?A senti ton levain‖ soulever sa colère ?Il gît sous nos fumiers,‖ ton dogme tutélaire.Tu dors depuis longtemps,‖ fantôme raisonneur.

Sur les cercueils fermés‖ plus un seul glas qui sonne.Dans l’insondable oubli‖ sombrent les noms fameux.Qui de nous s’en souvient ?‖ Qui les pleure ? Personne.Ô gloire ! Nul de nous‖ en toi n’a cru comme eux !

Soleil, qui mûrissais‖ beauté, forme et jeunesse,Faisais chanter les bois‖ et rire les remords,Nous n’avons, nous, connu,‖ soleil des siècles morts !Que ta lueur fumeuse‖ et ta triste caresse.

Toute une mer d’effrois,‖ femmes, remonte en vous,Devant l’abjection‖ cynique de nos faces.Quand nous avons cherché‖ vos corps, nous avons tousAbhorré le désir‖ dompteur des jeunes races.

La haine est morte. Seul‖ a survécu l’ennui,L’insurmontable ennui‖ de nos hideurs jumelles,Qui tarit pour toujours‖ le lait dans vos mamelles,Et nous roule au néant‖ moins noir encor que lui.

Et toi, dont la beauté‖ ravissait les aurores,Fille de la lumière,‖ amante des grandeurs,Dont les hautes forêts‖ vibraient, manteaux sonores,Et parfumaient le ciel‖ de leurs vertes splendeurs ;

Terre, toi-même au bout‖ du destin qui nous lie,Comme un crâne vidé,‖ nue, horrible et sans voix,Retourne à ton soleil !‖ Une seconde fois,S’il brûle encor, renais‖ à sa flamme pâlie !

Mais au globe épuisé‖ heurtant ton globe impur,Puisses-tu revomir‖ nos os sans nombre, ô terre !Dans le vide où ne germe‖ aucun monde futurTous à jamais lancés‖ par le même cratère !

Versification

Forme
23 quatrains (quatrains)
Rimes
11{1(abab) 1(abba)} 1(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
23 quatrains
Mots à la rime
a prophéties / épaissies féminine, classiqueb horreur / terreur masculine, classiquea râle / sépulcrale féminine, classiqueb nouveaux / caveaux masculine, classiquea replis / accomplis masculine, classiqueb réponde / monde féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb immenses / semences féminine, classiquea prière / derrière féminine, classiqueb lois / d’autrefois masculine, classiquea aile / elle féminine, classiqueb creux / aventureux masculine, classiquea laideurs / lourdeurs masculine, classiqueb ancêtres / êtres féminine, classiquea ciel / fiel masculine, classiqueb incrédules / crépuscules féminine, classiquea artère / terre féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea sourdes / lourdes féminine, classiqueb volupté / clarté masculine, classiquea endormis / ennemis masculine, classiqueb naguère / guerre féminine, classiquea troupeau / peau masculine, classiqueb l’épouvante / vivante féminine, classiquea inertes / désertes féminine, classiqueb chair / éclair masculine, classiquea crime / l’abîme féminine, classiqueb combat / appât masculine, classiquea mal / l’animal masculine, classiqueb fermente / lamente féminine, classiquea honneur / raisonneur masculine, classiqueb colère / tutélaire féminine, classiquea sonne / Personne féminine, classiqueb fameux / eux masculine, classiquea jeunesse / caresse féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea vous / tous masculine, classiqueb faces / races féminine, classiquea l’ennui / lui masculine, classiqueb jumelles / mamelles féminine, classiquea aurores / sonores féminine, classiqueb grandeurs / splendeurs masculine, classiquea lie / pâlie féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea impur / futur masculine, classiqueb terre / cratère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources