Poèmes et poésies, 1864
Crépuscule
À mon ami Émile Bellier.
C’était le soir, à l’heure‖ où, s’étirant les bras,Le laboureur se dit :‖ « Ma journée est finie ! »Une ombre sur les champs‖ roulait son harmonie.Les chansons se mêlaient‖ aux jurements ingrats.
L’hirondelle penchée‖ effleurait l’herbe grise ;La cigale dormait‖ dans les blés mûrissants,Et, le long des chemins‖ aux nocturnes passants,Les peupliers rangés‖ chuchotaient dans la brise.
Assis dans un sentier,‖ je regardais le cielS’étoiler, ou vers lui‖ les vapeurs de la plaineAvec les bruits confus‖ dont la terre était pleineMonter comme un encens‖ sur un immense autel.
Je pensais : « La nuit vient ;‖ tout va bientôt se taire ;C’est l’instant de l’amour,‖ et Vénus a brillé. »Et je laissais s’ouvrir‖ mon être émerveillé,Tandis qu’au loin cornait‖ un pâtre solitaire.
Tout à coup, près de moi‖ défila lentementUn long troupeau de bœufs‖ descendus des collines.Leurs fanons tout souillés‖ battaient sur leurs poitrines ;Leurs têtes s’abaissaient‖ dans un balancement.
Ils allaient, à pas lourds,‖ comme ceux d’un homme ivre,Ils foulaient la broussaille‖ aux murmures légers,Et faisaient en leur marche‖ à l’appel des bergersTinter sous leurs cous bruns‖ leurs clochettes de cuivre.
Comme on écoute en rêve‖ un chant de timbres d’or,J’écoutais, seul, perdu‖ sur le plateau qui fume.Depuis longtemps déjà,‖ submergés par la brume,Ils avaient disparu,‖ que j’écoutais encor.
A votre aspect, ô bœufs‖ si puissants et si mornes !Qui, sans vouloir, sonniez‖ votre servage en chœur,Une amère tristesse‖ avait serré mon cœur,Bœufs résignés, songeurs‖ oublieux de vos cornes !
Vos grelots me parlaient ;‖ et, comme un criminel,Il me sembla, prêtant‖ l’oreille aux rumeurs saintesDu soir, entendre en moi‖ se fondre aussi les plaintesQue tous les opprimés‖ poussaient vers l’éternel.
D’autres troupeaux venaient‖ les rejoindre aux vallées ;Et l’horizon s’emplit‖ de ces clairs tintementsQui se multipliaient‖ comme les ralliementsDes douleurs d’ici-bas‖ à la fois révélées.
Et j’entendais, autour‖ d’un noir vallon, les voixInnombrables de ceux‖ que l’injustice accableÉclater, réveillant‖ le juge irrévocableSi longtemps sourd, aveugle‖ et muet sur la croix.
Le mot qui t’échappa‖ dans ton râle suprême,Jésus, le monde entier‖ toujours le jette au ciel !Ah ! Rêveur, tu doutas‖ sous l’éponge de fiel !Sans cela, ton sanglot‖ n’eût été qu’un blasphème !
Les morts savent si Dieu‖ tient ce qu’il promettait !Mais partout où je vois‖ l’homme en proie à la femme ;Un poète attelé‖ dans un manège infâme ;Sous l’aiguillon vulgaire‖ un malheur qui se tait ;
La force sous le joug‖ de l’inepte faiblesse ;L’éclair superbe éteint‖ dont l’ombre épaisse a ri ;Un vaincu dont jamais‖ on ne surprend un cri ;L’idéal aux abois‖ que la faim mène en laisse ;
Partout où je les vois‖ en leur orgueil déçus,Tous les forçats du beau‖ que la laideur écrase,Je crois entendre encor,‖ pris d’une sombre extase,Vos clochettes, ô bœufs‖ dans la brume aperçus !
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a bras / ingrats masculine, classiqueb finie / harmonie féminine, classiquea grise / brise féminine, classiqueb mûrissants / passants masculine, classiquea ciel / autel masculine, classiqueb plaine / pleine féminine, classiquea taire / solitaire féminine, classiqueb brillé / émerveillé masculine, classiquea lentement / balancement masculine, classiqueb collines / poitrines féminine, classiquea ivre / cuivre féminine, classiqueb légers / bergers masculine, classiquea d’or / encor masculine, classiqueb fume / brume féminine, classiquea mornes / cornes féminine, classiqueb chœur / cœur masculine, classiquea criminel / l’éternel masculine, classiqueb saintes / plaintes féminine, classiquea vallées / révélées féminine, classiqueb tintements / ralliements masculine, classiquea voix / croix masculine, classiqueb accable / irrévocable féminine, classiquea suprême / blasphème féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea promettait / tait masculine, classiqueb femme / infâme féminine, classiquea faiblesse / laisse féminine, classiqueb ri / cri masculine, classiquea déçus / aperçus masculine, classiqueb écrase / extase féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources