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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et poésies, 1864

Hemrick, le Veuf

Léon Dierx· strophes variées, alexandrins, 432 vers

I

Un amas orageux‖ charge les horizonsDes gorges de Carnac‖ aux sauvages gazons ;Aux vieux troncs crevassés‖ de profondes gerçures ;Aux grands dolmens rangés‖ dans la brume, tout droits ;Aux flaques rougissant‖ sur les bords par endroits,Où, comme un assassin‖ couvert d’éclaboussures,Avant de disparaître‖ au revers du plateau,Le soleil vient laver‖ sa face et son manteau.

Un grondement lointain‖ comme un signal s’approche.Et de l’est assombri,‖ par bonds, de roche en roche,Sur le sol où se traîne‖ un reflet en lambeaux,La voix plus menaçante‖ après un court silence,Le souffle bref, la nuit‖ se déploie et s’élance,Pleine d’éclairs subits‖ qu’on croirait des flambeauxAllumés à la hâte,‖ éteints à l’improviste,Promenés par des bras‖ tendus vers une piste.

Par les âpres sentiers‖ qui tournent dans le val,Laissant à chaque pas‖ trébucher son cheval,Hemrick, le veuf, encor‖ ferme et haut sur la selle,Pâle, et les yeux là-bas‖ fixés sur l’occident,Regagne sans valet‖ sa demeure ; et pendantQue tout près d’éclater‖ l’orage s’amoncelleSur sa tête, il écoute‖ en lui, profondément,Retentir les échos‖ d’un vaste ébranlement.

Car dans son âme, ainsi‖ qu’un mineur dans la mineEntre d’étroits couloirs‖ rampe, creuse et chemine,Et depuis très longtemps,‖ la lampe sourde au poingOu le pic dur levé,‖ se dévoue à sa tâche,S’acharne sur le roc,‖ frappe, écarte et détacheQuelque bloc descellé‖ qu’on ne remplace point,Dans son âme dardant‖ des lumières livides,Un soupçon a creusé‖ de lamentables vides.

Ah ! Que de jours maudits‖ et que de nuits bien plusMaudites l’ont étreint‖ dans un flux et refluxDe doutes, de stupeurs,‖ de luttes, d’agonies,Depuis le premier coup‖ mystérieux portéDans sa douleur pieuse‖ et dans sa loyauté !Depuis que, pour blêmir‖ au glas des insomnies,Il suivait l’invisible‖ et fatal promeneurSapant tout ce qui fut‖ sa gloire et son bonheur !

Sa confiance était‖ comme un sol granitiqueOù ses pensers, hautains‖ ainsi qu’un bois antique,Pleins d’une sève auguste,‖ et les rameaux unis,En défiant l’acier‖ des haches assassines,Puissamment agrafés,‖ enfonçaient leurs racines ;Visités par la mort,‖ et désormais sans nids ;Saignant de tous côtés‖ comme des troncs d’érables ;Tristes, mais beaux toujours,‖ brisés, mais vénérables.

L’odieux travailleur‖ aux efforts grandissantsAvait si bien repris‖ son œuvre en tous les sens ;Il avait tant rongé,‖ tant fouillé sans relâcheLes précieux filons‖ du trésor souterrain ;Tant perforé la voûte‖ avec son bec d’airain ;Tant crié vers le jour‖ d’une voix rauque et lâche,Que le jour s’était fait‖ dans un énorme puits,Et que tout un passé‖ s’abîmait sans appuis.

Avec un grand fracas‖ de ramures penchéesQui s’effondrent, froissant‖ leurs feuilles desséchées,Tout croulait à la fois‖ dans l’espace béant,Et l’honneur, et l’amour,‖ et l’amitié, — chimères !Tout, tout, jusqu’à l’espoir‖ des vindictes amères,Tout avait disparu‖ dans l’antre du néant ;Et la foudre pouvait‖ choisir Hemrick pour cible :Il n’était déjà plus‖ qu’un sépulcre insensible.

II

Partout où se croisant‖ pour les muets combatsLes regards dans les cœurs‖ se plongent ici-bas ;Dans tous les temps, sous tout‖ climat, sur tout rivage,C’est la loi qu’à son tour,‖ éperdu, terrasséPar le voluptueux‖ désir qui l’a blessé,L’orgueil d’un front viril,‖ enivré d’esclavage,S’est laissé choir aux pieds‖ d’une fille aux beaux yeuxQui l’écrase en jouant,‖ sphinx alerte et joyeux.

Ais si jamais amour‖ fut l’aurore d’un songeImmortel, un serment‖ sembla moins un mensonge ;Si jamais un regard,‖ un sourire, une voix,Furent clarté, reflet‖ divin, son angélique ;Si jamais, comme au fond‖ d’un temple une relique,Une vierge adorée‖ eut un riche pavois,Ce furent ton amour,‖ ton serment, ton visage,Ce fut toi, Myriann,‖ idole au faux présage !

Et de tous ceux enfin‖ domptés par le tourmentQui fait d’un homme libre‖ un misérable amant,Tel qu’un vaincu qui tombe‖ à genoux sans cuirasse,Lui-même devant tous‖ prompt à se désarmer,De ceux-là dont le mal‖ est de croire et d’aimer,Qui donc, portant plus haut‖ la fierté de sa race,L’humilia plus bas‖ que Hemrick, devant toi,Myriann ! Plus docile‖ et courbé sous ta loi ?

Lui, le breton épris‖ des hasards, dont l’épéeSans cesse étincelait‖ à quelque œuvre occupée ;Lui, l’altier successeur‖ d’aïeux vindicatifs,Qui méprisait l’amour‖ et haïssait les chaînes,On le vit, oubliant‖ sa superbe et ses haines,N’avoir d’autres soucis‖ que tes désirs furtifs,Que l’ombre de ton front‖ chassée, ou d’autre ivresseQue de faire à ta vie‖ un rempart de tendresse !

Dix ans, tu lui souris,‖ sans que ta douce main,Comme pour lui cacher‖ l’anneau d’or de l’hymen,Ait une fois tremblé‖ de crainte dans la sienne !Sans qu’à ta lèvre rose‖ ou qu’à ta joue en fleurRésidât le silence‖ ou courût la pâleurD’un remords né la veille‖ ou d’une faute ancienne ;Et les lacs bleus des bois‖ entre les joncs luisantsSont moins clairs que tes yeux‖ ne furent clairs, dix ans !

Et quelle âme, elle-même‖ à ce point avilie,A ce point se traînant‖ dans l’écume et la lieDes mystères impurs‖ de ce monde pervers,Aurait pu, même une heure,‖ un seul instant jalouse,Pour y lire les mots‖ qu’enfouit une épouse,Regarder par delà‖ ton front lisse, à traversLe limpide cristal‖ de ton amour, ô femme !Sans reculer bien vite‖ et se sentir infâme ?

Loin des villes, d’ailleurs,‖ hérissant ses trois tours,Le manoir de Hemrick,‖ ancien nid de vautours,Avait le vieux renom‖ de se fermer aux fêtes ;Et tous deux, le front ceint‖ de rayons, coutumiersDe solitude et d’ombre,‖ et de paix, vous aimiez,Couple heureux, à sentir‖ vos âmes satisfaites,Au murmure tranquille‖ et sacré des forêts,Se confondre au réveil‖ des calices plus frais.

Mais non, Hemrick ! Ton âme‖ ardente était de cellesOù le même foyer‖ fait deux parts d’étincelles,Qui brûlantes d’amour,‖ sont chaudes d’amitié ;Ton âme était le champ‖ dont le sillon immensePour les doubles moissons‖ se trace et s’ensemence ;Et chaque jour ainsi‖ tu donnais la moitiéDe toi-même à l’ami‖ loyal, au frère d’armes,Mort aussi, pour rouvrir‖ la source de tes larmes !

O morts ! Couchés là-bas‖ sous le plomb bien scellé,Dans votre lit bien clos,‖ sans serrure t sans clé,Dormez l’un après l’autre‖ à la garde des anges,Complices embaumés‖ d’un fraternel regret !Car avec vous descend‖ dans la fosse un secretDont les vers vont nourrir‖ leurs discrètes phalanges ;Et celui qui là-haut‖ n’en avait rien comprisN’en connaîtra jamais‖ l’inexigible prix.

Lui, survit, foudroyé‖ par deux fois, solitaire,Inerte, inconsolable ;‖ et toujours vers la terre,Du matin morne au soir‖ lugubre, l’œil baissé,Il reprend le chemin‖ du cher pèlerinage ;Et sa double douleur augmente avec son âge ;Et vos traits qu’il évoque‖ émergent du passéPlus glorieux, plus beaux,‖ plus purs, ineffaçables,O morts ! Qu’il a lui-même‖ étendus sous les sables !

Morts bénis, allongeant‖ vos membres décharnés !Si pour la trahison‖ vous êtes jadis nés,Vous avez savamment‖ vécu la tête haute ;Et n’ayant point monté‖ les cavales sans morsDes passions sans crainte‖ et sans pudeur, ô morts !Ayant vaincu la vie,‖ oubliez votre faute,Confiants tous les deux,‖ abrités, n’est-ce pas ?Dans l’ombre impénétrable‖ et lourde du trépas !

Hemrick ! C’est trop longtemps‖ te complaire au suppliceDes pleurs sur les tombeaux,‖ du blasphème qui plisseTon front qu’un orgueilleux‖ bonheur avait sculpté !Viens ! Penche-toi ; souris‖ vers la blonde auréoleDe ce frêle orphelin‖ qui t’implore, symboleDe l’amour renaissant‖ de sa fragilité,Consolateur suprême,‖ adorable héritage,Où ton désir s’obstine‖ à revoir une image !

Mais il marche, l’enfant‖ qui jouait au berceauQuand la mère en tes bras‖ se roidit, sous le sceauDe la mort étendant‖ sa main séparatrice ;Et tu cherches toujours,‖ d’un regard jamais las,Dans son jeune regard‖ l’ancien azur, hélas !Chaque jour, ravivant‖ ta large cicatrice,Tu cherches sur sa lèvre‖ un écho d’autrefois,Tu tressailles d’entendre,‖ hélas ! Une autre voix !

Hélas ! Ceux qui sont nés‖ sous de sombres auspicesNe se rendront jamais‖ les étoiles propices !Et pour toi l’avenir‖ a de plus durs arrêts ;Et tu la fermeras,‖ ta bouche palpitanteDans la longue prière‖ et l’inféconde attente !Car il était écrit‖ que tu ne vieillirais,Père aux espoirs frustrés,‖ aux caresses déçues,Que pour le choc plus fort‖ des célestes massues !

Il grandit ; et voilà‖ que déjà dans ses jeuxS’allume en son œil fixe‖ un éclair courageux ;Que sa fierté s’essaie‖ à des accents plus mâles ;Et, tout à coup, plus prompt‖ que la flèche qui part,Le reflet d’un visage,‖ un jour, de part en part,A traversé ta moelle‖ et figé tes chairs pâles,Frémissantes, après,‖ d’avoir bien entenduLe son d’une autre voix‖ dont le souffle est perdu !

Tu pâlis, tu frémis‖ par instinct ; tout ton être,Au bord d’un précipice‖ insondable, peut-êtreA tremblé d’accueillir‖ l’affreux pressentiment ;Mais pour chasser bien loin‖ cette pensée obscure,Basse comme un affront‖ fait à la sépultureD’un ami pour jamais‖ sans voix, fébrilement,Sans qu’il lui fût permis‖ de germer ni d’éclore,Tu l’arrachas, confuse‖ à tes tempes encore !

Va ! Tu la rejetais‖ de tes tempes en vain !Car il est entre tous‖ un infernal levainDe martyres sans nom,‖ sans pitié ni remède,Un philtre qui bouillonne‖ et dévore les cœurs,Surpassant le venin‖ des terribles liqueursQue la hutte sauvage‖ en avare possède ;Et, pour empoisonner‖ un homme, un seul instantLui suffit, et c’est trop‖ d’un symptôme flottant.

Tu t’indignes en vain ;‖ en vain tu te récriesEt demandes pardon‖ à leurs cendres chéries !Car un appel de jour‖ en jour plus triomphantT’attire et te retourne‖ anxieux, et te cloue,Muet, tordu d’angoisse‖ et la glace à la joue,Éloigné de ton fils,‖ du fatidique enfantDe la morte, et te force‖ à saisir au passageOn ne sait quel vivace‖ et plus sûr témoignage !

Est-ce bien là ton fils,‖ l’innocent qui granditDans tes salles ? Celui‖ que toi, père maudit,Tu contemples, hagard‖ de voir que dans son gesteSe trace d’heure en heure‖ un vivant souvenir,Que sur sa lèvre un pli‖ connu va revenir,Que le feu d’un regard‖ inoubliable resteSous son front, et qu’enfin,‖ dans l’étrange héritier,Un mort semble vouloir‖ revivre tout entier !

Loyal, certe, et fidèle,‖ et brave, et magnanime,Soit parmi les clameurs‖ du combat qu’il ranime,Soit pacifique, au seuil‖ de l’hôte hospitalier,Serein, et la main ferme‖ entre ta main qu’il serre,Jeune et beau, fort et doux,‖ et pour chacun sincère,Il l’était autrefois,‖ avant de sommeillerSous les cyprès aussi,‖ là-bas, rigide et grave,Loué par l’épitaphe‖ où a douleur se grave !

S’ils souffrent en damnés,‖ les jaloux, quel que fûtL’indice qui les tient‖ embusqués à l’affût ;Tous ceux qui de cléments‖ deviennent sanguinaires,Pareils aux sectateurs‖ des molochs altérés,Aux tigres bondissants‖ hors des épais fourrés,Que souffrent-ils donc, ceux‖ qui, pleins de sourds tonnerres,Affamés de carnage‖ et masquant leur flambeau,Heurtent leurs poings crispés‖ aux pierres d’un tombeau !

Ah ! Crispés sont tes poings !‖ Et sous ton crâne chauveEffrayants sont tes yeux‖ dans leur cavité fauve,Chaque fois qu’éperdu‖ de ton lâche dessein,Compulsant ta mémoire‖ aux fidèles archives,Suscitant un par un‖ dans tes marches pensivesLes fantômes du mort,‖ du compagnon serein,Tu les vois s 4 ajuster‖ sur le fils qui t’embrasse !Et t’apparaître tous‖ incarnés dans ta race !

Sous ton toit qu’ont quitté‖ tes anciens serviteurs,Où tu dardes, blanchi,‖ tes yeux inquisiteurs,Elle éclate à la fin,‖ l’atroce ressemblanceDont mille fois, la nuit,‖ comme un vil espion,Tu surpris, lampe en main,‖ la lente éclosion,Labourant sous tes doigts‖ ta poitrine en silence,Pour ne pas réveiller‖ l’inconscient témoinD’un crime enseveli‖ sous les ombres au loin !

Elle éclate à la fin,‖ et t’obsède et te brave,En ce jeune homme fier,‖ et magnanime, et brave,Et loyal, et sincère,‖ à qui tu n’accordasDepuis longtemps déjà‖ qu’un amour fait de haine ;Et s’il parle, ton sang‖ bout et gonfle ta veine ;Et s’il veut t’embrasser,‖ tu crois revoir Judas ;Et dès qu’il te sourit,‖ tu dresses vers les tombesUn bras impatient‖ de doubles hécatombes !

Vastes ou non, polis‖ ou froids, bleus, gris ou noirs,Si les yeux contemplés‖ sont vraiment des miroirs,C’est que seul il s’y voit,‖ celui qui les regarde ;Et dans ceux de l’épouse‖ et dans ceux de l’amiSi jamais tu n’as vu‖ le reptile ennemi,C’est qu’autour de ton âme‖ il faisait bonne garde,L’ange qu’à sa défense‖ avait placé l’orgueil,Et que nul sifflement‖ n’en franchissait le seuil.

Dans la coupe où jadis‖ débordait l’ambroisie,Tu le sais, à présent,‖ combien l’hypocrisie,Sans défaillir peut-être‖ et dès les premiers jours,Savait mêler pour toi‖ l’invisible ciguë ;Et combien peut la honte‖ être aisément vaincue,Et le plus long mensonge‖ être sans remords lourds,Et l’étreinte dernière‖ être encor calculée,Pour ceux-là dont l’extase‖ était l’heure volée !

Et cependant, — telle est‖ notre nature, telSon besoin d’une idole‖ et son besoin d’autel, —Malgré la ressemblance‖ où ta stupeur s’abreuve,Tu te reprends quand même‖ à douter par moment,A t’écrier parfois‖ dans ta ferveur : « Il ment !Le jeune homme pervers,‖ l’accusateur sans preuve,Le fils dénaturé‖ qui souille à lui tout seulSa mère au front sans tache‖ à travers un linceul ! »

Mais quand alors, ainsi‖ qu’un justicier farouche,La narine renflée,‖ et l’écume à la bouche,Prêt à bondir devant‖ ce jeune homme étonné,Et ton choix déjà fait‖ sur quelque panoplie,Tu ramènes ton bras‖ avant l’œuvre accomplie,Qui pourrait lire au fond‖ de l’élan refréné,Si c’est l’accusateur‖ de la morte, ou lui-même,L’autre mort, que tu veux‖ frapper dans son emblème !

La preuve irrécusable,‖ elle est là, devant toi !Celle qui déserta‖ ton honneur et sa foi,Aurait-elle avoué‖ sa faute et sa traîtriseAu prêtre murmurant‖ son bréviaire banal ;Ce prêtre, sans respect‖ pour le saint tribunal,T’aurait-il tout redit‖ par peur ou par surprise,Ah ! De quel poids nouveau‖ pèseraient ses aveux,Et quel frisson plus grand‖ courrait dans tes cheveux ?

Des témoins ? Il en est‖ qu’on menace ou soudoie !Un imposteur, afin‖ que bien mieux on le croie,Peut dans un coffret d’or‖ habilement cachéFlétrir sur le vélin‖ la plus chaste mémoire,Et trouver le moment,‖ le mur creux ou l’armoire ;Au spectre qu’en sa couche‖ un remords a touchéEt qui parle aux vivants‖ d’une œuvre expiatoire,On peut crier : je rêve‖ une impossible histoire !

Mais lui, le propre fruit‖ du ténébreux forfait,Bien plus haut mille fois‖ que jamais n’eussent faitTémoin, coffre qu’on brise,‖ éphémère statue,Ce revenant réel,‖ fait de chair et de sang,Nuit et jour il raconte‖ un amour si puissant,Que l’amant dans sa forme‖ en lui se perpétueEt témoigne, et t’accable,‖ et t’insulte, et se ritDu vertige où tournoie‖ et sombre ton esprit.

Oui, c’était bien le fils‖ du compagnon coupable,C’était le compagnon‖ lui-même — horreur palpable ! —Qui s’était devant toi‖ redressé, trait pour trait,Comme un ressuscité‖ qu’a rajeuni la bière,Ce matin-là, debout,‖ calme dans la lumière,Cynique dans son crime‖ au châtiment soustrait !Et pour ne pas céder‖ aux démences soudaines,Tu t’es enfui livide,‖ au hasard, par les plaines.

Tout le jour, à travers‖ landes, vallons et bois,Plein de larmes, ainsi‖ qu’un vieux cerf aux abois,Poursuivi par la meute‖ ardente et découpléeDes jours heureux chantant‖ dans ton long désespoir,La soif inextinguible‖ au gosier, jusqu’au soir,A travers la campagne‖ ironique et peupléeDe visions d’amants‖ qui rapprochent leurs fronts,Tu passas, tu rougis‖ tes fiévreux éperons !

— Vengeance ! Cri féroce‖ et stupide espérance,Qui dans l’affolement‖ d’une horrible souffranceSors partout et toujours‖ d’un cœur d’homme jaloux !A quel rêve jamais‖ as-tu rendu la vie ?Et qui donc, ta rancune‖ une fois assouvie,Dans un sein ruisselant‖ toujours par mille trousN’enfonce point encor‖ ses dix ongles avides,Conseillère sanglante‖ aux promesses perfides ?

Tout le jour, dans ses yeux‖ au brouillard épaissi,Dans sa cervelle en proie‖ aux griffes sans merci,Tu t’élanças du fond‖ des soupirs et des râles ;Tu rugis dans sa voix‖ qui frappa sans reposAu loin sur la nature‖ en paix et sans échos,Vengeance ! Toi qu’on montre‖ aux murs des cathédrales,Inutile transport‖ des hommes furieux !Divine volupté,‖ qui mens, comme les dieux !

Ils dorment tous les deux,‖ là-bas, au cimetière !Pour la noble victime‖ et pour sa soif entièreIls n’ont plus de frayeur,‖ ni de sang, ni de chairs !Et l’outragé ne peut‖ que reboire sa honte !Et quand un flot de pourpre‖ à sa face remonte,Il doit laisser tomber‖ son poignard sans éclairs,Et laisser faire à Dieu,‖ qui pèse, compte et juge,Et contre qui les morts‖ n’auront pas de refuge !

S’ils étaient là, tout près,‖ les voleurs de son nom,Les bourreaux souriants,‖ que ferait-il ? SinonLes écraser ensemble‖ et d’un seul coup, sur l’heure,Ainsi que deux serpents‖ sur le bord du chemin.Que pourrait-il de plus‖ demander à sa main,Que de fermer leurs yeux‖ où la lâcheté pleureAvec la grande nuit‖ qui déjà les a faits,Peut-être pour toujours,‖ unis et satisfaits ?

Mais qu’importe qu’un couple‖ épié prie et meure,Si l’angoisse pour l’autre‖ est pareille, et demeureA jamais, si l’amour‖ trahi hurle à jamais !Voilà pourquoi, murée‖ en sa rage impuissante,L’âme du veuf, au soir,‖ errait, morne passante,Irréparablement‖ déserte désormais,Sans rien voir, sans entendre‖ autour d’elle autre choseQue son effondrement‖ dans la nuit vaste et close.

III

Et l’orage est prochain‖ sur tous les horizonsDes gorges de Carnac‖ aux sauvages gazons ;Aux vieux troncs caverneux‖ se montrant leurs blessures ;Aux grands dolmens rangés‖ dans la brume, tout droits ;Aux flaques de sang vif‖ qui fume par endroits,Où, comme un assassin‖ couvert d’éclaboussures,Le soleil, au sortir‖ du tragique plateau,Jette derrière lui‖ son criminel manteau.

Semblables à des bras‖ tendus, pleins de colère,Rétrécissant leur vol‖ rapide et circulaire,Des nuages armés‖ de feux, très bas et noirs,Accourent ; de partout‖ la foudre furibondeÉclate et rebondit‖ de seconde en seconde ;Et la nuit violente‖ ouvrant ses réservoirs,Verse avec tous les bruits‖ convulsifs des tempêtesLa terreur aux bergers‖ et la folie aux bêtes.

Et comme un endormi‖ flagellé tout à coup,Hemrick sur l’étrier‖ se releva debout,Blafard, la droite haute,‖ et le buste en arrière ;Et tandis qu’emporté‖ par son vieil étalon,Il passait, l’œil sanglant,‖ à travers un vallonQu’étoilaient, sous le ciel‖ fendu, des croix de pierre,Un sanglot surhumain,‖ un cri désespéré,Vers les morts s’exhala‖ de son cœur déchiré :

« Non ! Malgré les six pieds‖ de terre sur vos restes,Malgré vos ossements‖ en poudre, ô morts funestes !Cria-t-il ; dût ma voix‖ implacable, plus hautQue le tonnerre, ici‖ rouler sans fin ! Dussé-jeUser à votre porte‖ un poignet sacrilège,Vous ne dormirez point‖ ce soir, traîtres ! Il fautQue vous vous réveilliez !‖ Il faut que vos oreillesS’emplissent pour toujours‖ de l’horreur de mes veilles !

« Ah ! Vous ne dormez pas !‖ Et le long des cyprès,Vos corps inassouvis‖ approchés de plus près,Comme ils m’apparaissaient‖ dans mes lentes torturesErrent au souvenir‖ des printemps amoureux ;Et cette nuit terrible‖ est sans effroi pour eux ;Et vous trompez aussi‖ l’ange des sépultures !Enlacés dans la pluie‖ et la foudre et les vents,Insensibles tous deux‖ aux douleurs des vivants !

« Vous flottez devant moi,‖ plus loin, lâches fantômes !Amants parés de fleurs‖ aux sinistres arômes !Et pendant qu’à leur seuil‖ d’herbe épaisse ou d’airain,Sur les dalles qu’un pas‖ insolite a heurtées,Mille formes de morts‖ se lèvent irritées ;Pendant qu’il vous poursuit,‖ cet étalon sans frein,Et que mon bras pour vous‖ anéantir se dresse,Vous ne daignez rien voir‖ que votre propre ivresse !

« Eh ! Bien ! Puisque la vie‖ enferme ma fureur,Cette pointe impuissante‖ entrera dans mon cœur !Et que tout mon enfer‖ s’éteigne, ou bien consumeMon âme libre aussi‖ de ses liens charnels ;Et que je sache enfin‖ si les affreux appelsDes jaloux se tairont‖ dans le sommeil posthume ;Si vous m’échapperez‖ toujours ! Et si jamaisTu ne m’aimeras plus,‖ Myriann, que j’aimais ! »

— Et comme un bloc, Hemrick‖ roula hors de la selle,Une plaie à grands flots‖ ruisselant sous l’aisselle,Au bas d’un mausolée‖ où son blason paraît ;Et la porte de bronze‖ a dans la nuit fataleRetenti sous son poing‖ d’une voix sépulcrale ;Et le vieil étalon‖ brusquement en arrêt,Frappa d’un dur sabot‖ sur le marbre sonore,Blanc d’écume, le cou‖ tendu, jusqu’à l’aurore !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
51(aabccbdd) 3(aabccbcc)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
38 huitains
Mots à la rime
a horizons / gazons masculine, classiqueb gerçures / d’éclaboussures féminine, classiquec droits / endroits masculine, classiqued plateau / manteau masculine, classiquea s’approche / roche féminine, classiqueb lambeaux / flambeaux masculine, classiquec silence / s’élance féminine, classiqued l’improviste / piste féminine, classiquea val / cheval masculine, classiqueb selle / s’amoncelle féminine, classiquec l’occident / pendant masculine, classiquec profondément / ébranlement masculine, classiquea mine / chemine féminine, classiqueb poing / point masculine, non classiquec tâche / détache féminine, classiqued livides / vides féminine, classiquea plus / reflux masculine, classiqueb d’agonies / insomnies féminine, classiquec porté / loyauté masculine, classiqued promeneur / bonheur masculine, classiquea granitique / antique féminine, classiqueb unis / nids masculine, classiquec assassines / racines féminine, classiqued d’érables / vénérables féminine, classiquea grandissants / sens masculine, classiqueb relâche / lâche féminine, classiquec souterrain / d’airain masculine, classiqued puits / appuis masculine, classiquea penchées / desséchées féminine, classiqueb béant / néant masculine, classiquec chimères / amères féminine, classiqued cible / insensible féminine, classiquea combats / ici-bas masculine, classiqueb rivage / d’esclavage féminine, classiquec terrassé / blessé masculine, classiqued yeux / joyeux masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb voix / pavois masculine, classiquec angélique / relique féminine, classiqued visage / présage féminine, classiquea tourment / amant masculine, classiqueb cuirasse / race féminine, classiquec désarmer / d’aimer masculine, classiqued toi / loi masculine, classiquea l’épée / occupée féminine, classiqueb vindicatifs / furtifs masculine, classiquec chaînes / haines féminine, classiqued ivresse / tendresse féminine, classiquea main / l’hymen masculine, classiqueb sienne / ancienne féminine, classiquec fleur / pâleur masculine, classiqued luisants / ans masculine, classiquea avilie / lie féminine, classiqueb pervers / travers masculine, classiquec jalouse / épouse féminine, classiqued femme / infâme féminine, classiquea tours / vautours masculine, classiqueb fêtes / satisfaites féminine, classiquec coutumiers / aimiez masculine, classiqued forêts / frais masculine, classiquea celles / d’étincelles féminine, classiqueb d’amitié / moitié masculine, classiquec immense / s’ensemence féminine, classiqued d’armes / larmes féminine, classiquea scellé / clé masculine, classiqueb anges / phalanges féminine, classiquec regret / secret masculine, classiqued compris / prix masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb baissé / passé masculine, classiquec pèlerinage / âge féminine, classiqued ineffaçables / sables féminine, classiquea décharnés / nés masculine, classiqueb haute / faute féminine, classiquec mors / morts masculine, classiqued pas / trépas masculine, classiquea supplice / plisse féminine, classiqueb sculpté / fragilité masculine, classiquec auréole / symbole féminine, classiqued héritage / image féminine, classiquea berceau / sceau masculine, classiqueb séparatrice / cicatrice féminine, classiquec las / hélas masculine, classiqued d’autrefois / voix masculine, classiquea auspices / propices féminine, classiqueb arrêts / vieillirais masculine, classiquec palpitante / attente féminine, classiqued déçues / massues féminine, classiquea jeux / courageux masculine, classiqueb mâles / pâles féminine, classiquec part masculine, classiqued entendu / perdu masculine, classiquea être / peut-être féminine, classiqueb pressentiment / fébrilement masculine, classiquec obscure / sépulture féminine, classiqued d’éclore / encore féminine, classiquea vain / levain masculine, classiqueb remède / possède féminine, classiquec cœurs / liqueurs masculine, classiqued instant / flottant masculine, classiquea récries / chéries féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquec cloue / joue féminine, classiqued passage / témoignage féminine, classiquea grandit / maudit masculine, classiqueb geste / reste féminine, classiquec souvenir / revenir masculine, classiqued héritier / entier masculine, classiquea magnanime / ranime féminine, classiqueb hospitalier / sommeiller masculine, classiquec serre / sincère féminine, classiqued grave féminine, classiquea fût / l’affût masculine, classiqueb sanguinaires / tonnerres féminine, classiquec altérés / fourrés masculine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquea chauve / fauve féminine, classiqueb dessein / serein masculine, classiquec archives / pensives féminine, classiqued t’embrasse / race féminine, classiquea serviteurs / inquisiteurs masculine, classiqueb ressemblance / silence féminine, classiquec espion / éclosion masculine, classiqued témoin / loin masculine, classiquea brave féminine, classiqueb n’accordas / Judas masculine, classiquec haine / veine féminine, classiqued tombes / hécatombes féminine, classiquea noirs / miroirs masculine, classiqueb regarde / garde féminine, classiquec l’ami / ennemi masculine, classiqued l’orgueil / seuil masculine, classiquea l’ambroisie / l’hypocrisie féminine, classiqueb jours / lourds masculine, classiquec ciguë / vaincue féminine, classiqued calculée / volée féminine, classiquea tel / d’autel masculine, classiqueb s’abreuve / preuve féminine, classiquec moment / ment masculine, classiqued seul / linceul masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb étonné / refréné masculine, classiquec panoplie / accomplie féminine, classiqued lui-même / emblème féminine, classiquea toi / foi masculine, classiqueb traîtrise / surprise féminine, classiquec banal / tribunal masculine, classiqued aveux / cheveux masculine, classiquea soudoie / croie féminine, classiqueb caché / touché masculine, classiquec mémoire / l’armoire féminine, classiquec expiatoire / histoire féminine, classiquea forfait / fait masculine, classiqueb statue / perpétue féminine, classiquec sang / puissant masculine, non classiqued rit / esprit masculine, classiquea coupable / palpable féminine, classiqueb trait / soustrait masculine, classiquec bière / lumière féminine, classiqued soudaines / plaines féminine, classiquea bois / abois masculine, classiqueb découplée / peuplée féminine, classiquec désespoir / soir masculine, classiqued fronts / éperons masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb jaloux / trous masculine, classiquec vie / assouvie féminine, classiqued avides / perfides féminine, classiquea épaissi / merci masculine, classiqueb râles / cathédrales féminine, classiquec repos / échos masculine, classiqued furieux / dieux masculine, classiquea cimetière / entière féminine, classiqueb chairs / éclairs masculine, classiquec honte / remonte féminine, classiqued juge / refuge féminine, classiquea nom / Sinon masculine, classiqueb l’heure / pleure féminine, classiquec chemin / main masculine, classiqued faits / satisfaits masculine, classiquea meure / demeure féminine, classiqueb jamais / désormais masculine, classiquec impuissante / passante féminine, classiqued chose / close féminine, classiqueb blessures / d’éclaboussures féminine, classiquea colère / circulaire féminine, classiqueb noirs / réservoirs masculine, classiquec furibonde / seconde féminine, classiqued tempêtes / bêtes féminine, classiquea coup / debout masculine, non classiqueb arrière / pierre féminine, classiquec étalon / vallon masculine, classiqued désespéré / déchiré masculine, classiquea restes / funestes féminine, classiqueb haut / faut masculine, classiquec Dussé-je / sacrilège féminine, classiqued oreilles / veilles féminine, équivalentea cyprès / près masculine, classiqueb tortures / sépultures féminine, classiquec amoureux / eux masculine, classiqued vents / vivants masculine, classiquea fantômes / arômes féminine, classiqueb d’airain / frein masculine, classiquec heurtées / irritées féminine, classiqued dresse / ivresse féminine, classiquea fureur / cœur masculine, classiqueb consume / posthume féminine, classiquec charnels / appels masculine, classiquec jamais / j’aimais masculine, classiquea selle / l’aisselle féminine, classiqueb paraît / arrêt masculine, classiquec fatale / sépulcrale féminine, classiqued sonore / l’aurore féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

432 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources