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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et poésies, 1864

L’Épreuve

Léon Dierx· terza rima classique, alexandrins, 145 vers

L’Invisible, celui‖ qui règne dans les cieux,Assembla ses enfants‖ pour lui chanter sa gloire ;Et Satan était là,‖ qui se dressait près d’eux.

Et le Très-haut lui dit :‖ « D’où viens-tu ? — mon histoireEst vieille, répondit‖ l’adversaire : j’ai faitTout le tour de ton œuvre‖ avec mon aile noire.

« J’ai délié l’esprit‖ que ta règle étouffait ;J’ai pourri le bon grain,‖ j’ai récolté l’ivraie ;Tes anges ont raison‖ de chanter, en effet !

« Leur louange est mensonge‖ et ma parole est vraie :L’esprit de l’homme est plein‖ d’aversion pour toi.Nu ne t’aime, hors ceux‖ que ta rancune effraie.

— « Tu n’as considéré‖ que l’incomplète foi,Dit l’éternel, de ceux‖ que l’épreuve terrasse.Les cœurs simples et purs‖ sont heureux sous ma loi.

— « Sur un fumier, couvert‖ d’une lèpre vorace,Un être, dit Satan,‖ sans amis, sans espoir,Survivait, en opprobre‖ à tous ceux de sa race.

« C’était un homme. Nu,‖ gisant, horrible à voir,Avec un caillou plat‖ il grattait ses ulcères,Le jour durant sans pain,‖ et sans sommeil le soir.

« Si pour te réjouir‖ les maux sont nécessaires,Il avait en cela‖ cent fois bien mérité ;Car ce juste n’avait‖ point d’égal en misères.

« Loin de tous, en dehors‖ des murs d’une cité,Dans le pays de Hus‖ où le péché domine,Il maudissait la vie‖ et ton iniquité.

« Oui, tordu par son mal,‖ mangé par la vermine,Vile forme sans nom‖ parmi les animaux,Il ouvrait ce regard‖ que la haine illumine. »

Le Très-fort dit : « Qu’importe‖ une chair en lambeaux ?Le juste est celui seul‖ qui lui-même s’oublie,Et ne contemple pas‖ uniquement ses maux.

— « Celui-ci n’avait point‖ une âme ensevelieDans son propre tourment,‖ si monstrueux qu’il fût :Les pleurs universels‖ l’avaient toute remplie.

« Moi, le rôdeur sournois‖ et qui veille à l’affût,Le fomenteur subtil‖ des mauvaises pensées,Je pris ce malheureux‖ effroyable pour but.

« Et ses chairs tout d’abord‖ furent cicatrisées ;Je le guéris sur l’heure,‖ et le soutins deboutN’ayant plus souvenir‖ de ses hontes passées.

« Il regarda la cuve‖ où s’amoncelle et boutL’épais fourmillement‖ des hommes, et qui fume ;Puis l’horizon qui n’a‖ commencement ni bout ;

« Et je vis qu’il restait‖ dévoré d’amertumeEn songeant à l’angoisse‖ où ton peuple croupitSous ton œil clos au fond‖ d’une insondable brume.

« Je rendis la jeunesse‖ à son corps décrépit ;Je dressai l’arc noueux‖ et brisé de son torse ;Après, j’enveloppai‖ ses membres d’un habit.

« La ville flamboyait‖ comme une immense amorce.Je lui dis : « Va ! La vie‖ est bonne ; sois heureux ! »Et je fis resplendir‖ la beauté sur sa force.

« Il y marcha, parmi‖ des mendiants poudreux ;Et je vis, le suivant‖ pas à pas à la piste,Qu’il se sentait imbu‖ du fiel de leurs yeux creux.

— « Eh bien ! Dit l’être unique‖ à Satan : qu’il assisteSon frère, celui-là‖ qui voit l’appel d’autrui !Cet homme s’en ira‖ joyeux, s’il était triste.

— « L’aumône, il se peut bien,‖ fait sourire celuiQui donnant un denier‖ se dit qu’il te le prête,Et ne place un secours‖ qu’au taux de ton appui.

« Je connais la prudence‖ entre toutes secrète !Lui, supputait, au fond‖ de lui-même, combienSont là, pour qui jamais‖ table ou moisson n’est prête.

« Morne, il allait, disant :‖ « Je ne possède rien ! »Je l’avais rendu jeune‖ et fort ; je le fis richeA ne pouvoir compter‖ ses troupeaux ni son bien.

« Quiconque errait, sordide,‖ et tel qu’un chien sans niche,Vendangea dans sa vigne‖ et glana dans son champ.Mais l’ortie est tenace‖ au cœur que l’on défriche !

« Si prodige fût-il,‖ l’avare et le méchantPullulent sur la terre ;‖ et lui, voyait sans cesseDe maigres doigts nouveaux‖ à ses mains s’accrochant.

« Comprenant que pour un‖ à qui l’on fait largesseMille crieront, vers toi‖ les bras en vain dressés,Généreux, il faisait‖ l’aumône avec tristesse.

— « Ils ont l’amour, les fils‖ de ceux que j’ai chassés !Et la femme a des yeux‖ où j’ai mis ma lumière.Pour aimer le très-bon,‖ qu’ils s’aiment ! C’est assez !

— « Parfois un astre brille‖ au fond d’une paupière ;Et l’amour est vraiment‖ le reflet de l’Éden !A qui veut l’entrevoir,‖ un ange crie : « Arrière ! »

« Comme un ressouvenir‖ du souriant jardin,Il la chercha, l’ivresse‖ ineffablement pure.Mais la beauté qui charme‖ a le cruel dédain.

« Il était beau. Toujours‖ il vivait la tortureDe ceux que la laideur‖ a marqués en naissantPour servir à l’amour‖ d’éternelle pâture.

« Il aima. Sa révolte‖ encore allait croissant ;Car, doué d’un esprit‖ que la justice affame,Les fureurs des jaloux‖ le tenaient frémissant.

« C’est le suprême don‖ que l’amour d’une femme.Mais tout cœur qui se donne‖ est pour d’autres perdu,Et seul en est joyeux‖ l’égoïste ou l’infâme.

« Il fut aimé. Mais lui,‖ s’assombrissait, morduPar tous les désespoirs‖ que la beauté méprise,Par le cri furieux‖ de l’amour entendu.

« Si grand qu’un bonheur soit,‖ pour l’homme sans traîtrise,S’il est fait du malheur‖ d’un autre, n’est-ce pasLa coupe de poison‖ que la main ivre a prise ?

« Et je riais de voir‖ que tout fruit mûr, là-bas,Est sûrement percé‖ par un ver invisible ;Et qu’il revomissait‖ les plus puissants appâts.

« Et je prenais toujours‖ ce cœur simple pour cible.J’élargissais encor‖ la part de son bonheur,Sans qu’un remercîment‖ pour toi lui fût possible.

— « Mon œuvre est bon ainsi‖ qu’il est ! dit le seigneur.— Et les routes du ciel‖ aux hommes sont fermées !Je sais cela, reprit‖ le parfait raisonneur.

« Les rêves les plus chers‖ aux foules affamées,Lui, les réalisait.‖ Il fut roi sur les roisQui se disent choisis‖ par le dieu des armées.

« Le meurtre est le plaisir‖ où tes fils sont adroits,C’est la gloire de ceux‖ qui portent la couronne ;Mais la sienne chargeait‖ son front, si tu m’en crois.

« O créateur d’Adam !‖ Quel concert t’environne !De tous les avortons‖ du couple rejeté,Qui donc plus que ce roi‖ se lamenta ? Personne !

« Léguant l’arrêt divin‖ à leur postérité,Tous ont gémi, les forts,‖ les lâches, les victimes.Nul n’a vécu plus pâle‖ et plus épouvanté,

« Que ce puissant, par moi‖ sorti des noirs abîmesPour être sur la terre,‖ et plus qu’eux, revêtuDu glacial frisson‖ pris à toutes les cimes !

« Le plus affreux supplice‖ est l’extrême vertu.Son grand sanglot déborde,‖ et monte dans les âgesVers celui qui toujours‖ dans son ombre s’est tu.

« Écoute ce qu’il dit,‖ le sage entre les sages :« Tout n’est que vanité,‖ cendre, fumée ou vent !« Et rien ne sert, travaux,‖ fortune, apprentissages !

« Tout passe et meurt, le fou,‖ l’inepte et le savant !« Il n’est rien de nouveau ;‖ tout vient par aventure !« L’état d’un mort vaut mieux‖ que l’état d’un vivant !

« Toutes sortes de maux‖ rongent la créature,« Et de tous la pensée‖ est le pire tourment ;« Et l’amour est amer‖ plus que la sépulture ! »

« Voilà ton œuvre ! Il est‖ risible assurémentDe te voir pour cela‖ convoquer tes phalangesA t’appeler Très-haut,‖ Très-fort et Très-clément !

« Dis-leur donc devant moi‖ de chanter tes louanges ! »— Mais celui dont le trône‖ est au fond des sept cieux,Ne répondit plus rien‖ au corrupteur des anges ;

L’invisible resta‖ là-haut silencieux !

Versification

Forme
Terza rima classique (terza rima)
Rimes
48(aba) b
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a cieux / d’eux masculine, classiqueb gloire / histoire / noire féminine, classiquec fait / étouffait / effet masculine, classiquea l’ivraie / vraie / effraie féminine, classiqueb toi / foi / loi masculine, classiquec terrasse / vorace / race féminine, classiquea espoir / voir / soir masculine, classiqueb ulcères / nécessaires / misères féminine, classiquec mérité / cité / iniquité masculine, classiquea domine / vermine / illumine féminine, classiqueb animaux / lambeaux / maux masculine, classiquec s’oublie / ensevelie / remplie féminine, classiquea fût / l’affût / but masculine, classiqueb pensées / cicatrisées / passées féminine, classiquec debout / bout masculine, classiquea fume / d’amertume / brume féminine, classiqueb croupit / décrépit / habit masculine, classiquec torse / amorce / force féminine, classiquea heureux / poudreux / creux masculine, classiqueb piste / assiste / triste féminine, classiquec d’autrui / celui / appui masculine, classiquea prête / secrète féminine, classiqueb combien / rien / bien masculine, classiquec riche / niche / défriche féminine, classiquea champ / méchant / s’accrochant masculine, classiqueb cesse / largesse / tristesse féminine, classiquec dressés / chassés / assez masculine, classiquea lumière / paupière / Arrière féminine, classiqueb l’Éden / jardin / dédain masculine, classiquec pure / torture / pâture féminine, classiquea naissant / croissant / frémissant masculine, classiqueb affame / femme / l’infâme féminine, classiquec perdu / mordu / entendu masculine, classiquea méprise / traîtrise / prise féminine, classiqueb pas / là-bas / appâts masculine, classiquec invisible / cible / possible féminine, classiquea bonheur / seigneur / raisonneur masculine, classiqueb fermées / affamées / armées féminine, classiquec rois / adroits / crois masculine, classiquea couronne / t’environne / Personne féminine, classiqueb rejeté / postérité / épouvanté masculine, classiquec victimes / abîmes / cimes féminine, classiquea revêtu / vertu / tu masculine, classiqueb âges / sages / apprentissages féminine, classiquec vent / savant / vivant masculine, classiquea aventure / créature / sépulture féminine, classiqueb tourment / assurément / Très-clément masculine, non classiquec phalanges / louanges / anges féminine, classiquea cieux / silencieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

145 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources