Poèmes et poésies, 1864
Stella Vespera
I
L’image de Florence‖ en moi s’était dresséeCe soir-là. De nouveau,‖ j’y suivais en penséeLes pas silencieux‖ de Stella Vespera.Sœur des merveilles d’art‖ qu’un beau siècle inspira,Elle m’avait charmé‖ comme un pur marbre antique,Et me hantait depuis,‖ fantôme énigmatique.
On disait sa famille‖ oubliée. Un secretCachait sa vie à tous.‖ On ne la rencontraitQue dans quelque musée‖ illustre. Sur sa trace,Comme un témoin souffert‖ dont l’amour embarrasse,Une vieille toujours‖ traînait à quelques pas,Les yeux fixés sur elle,‖ et ne lui parlant pas,Duègne ou mère, à la fois‖ gardienne et protectrice,Et tout en murmurant,‖ soumise à son caprice.Tous les jours, environ‖ une heure avant le soir,On la voyait venir‖ du plus désert couloirFaire choix d’un portrait‖ de madone ou de dameEn lequel un vieux maître‖ avait mis sa grande âme.Elle restait alors,‖ les bras croisés, couvrantLe tableau d’un regard‖ de défi, pénétrantEt large, d’où partait‖ vers la tête sans vieJe ne sais quel éclair‖ de dédain et d’envie.Certe, avec ces chefs-d’œuvre‖ au renom magistralElle aurait, sans pâlir,‖ pu lutter d’idéal ;Et moi-même, j’avais,‖ au fond des galeries,Dans quelque coin, derrière‖ un pan des draperies,Maintes fois contemplé‖ cet entretien muet,Antagonisme étrange‖ où nul ne remuaitDu type impérissable‖ et du type éphémère.Chacun s’écartait d’elle‖ ainsi que de sa mère.On lui donnait vingt ans‖ à peine. Une clartéComme un rayonnement‖ entourait sa beautéQui, splendide, éclatait‖ en floraison entière,Mais se sculptait aussi,‖ comme en un bloc de pierre,Dans une incomparable‖ et mortelle froideur.Ceux que vers elle avait‖ attirés trop d’ardeurS’étaient sentis vaincus‖ et terrassés sur placePar une pesanteur‖ de mépris et de glaceQui tombait de ses yeux‖ sans pareils. Son vrai nom,Nul n’avait jamais pu‖ l’apprendre, disait-on.Comme elle apparaissait‖ vers une heure tardiveDans les palais, sans bruit,‖ solennelle et pensive,On lui trouva bientôt‖ ce nom mystérieuxDe Stella Vespera.‖ Personne, jeune ou vieux,Par prière ou présent,‖ n’avait obtenu d’elleQu’elle posât jamais‖ devant lui pour modèle.Elle n’aimait que l’art‖ d’autrefois, et semblaitFuir le peintre au travail‖ devant un chevalet.
Les curieux, lassés‖ d’un effort inutile,La laissaient disparaître‖ au bas d’un péristyleDans l’ombre et dans la foule.‖ On s’était contentéD’une légende autour‖ de sa sévérité.On disait qu’autrefois,‖ Stella, sans aucun voile,Avait brillé, bijou‖ d’un palais, sur la toile,Conception d’un prince‖ inconnu du pinceau,Sans rivale, parmi‖ les plus dignes du sceauDes maîtres plus heureux‖ dont la gloire se nomme.Pour ce corps insensible,‖ on disait qu’un jeune homme,Un peintre florentin,‖ plus tard s’était éprisD’un amour insensé‖ mais fervent, et pour prixSut animer aussi‖ cette autre Galatée.Un soir qu’il l’appelait‖ dans la salle écartée,Il la sentit tomber‖ dans ses bras doucement.Quand il mourut, Stella,‖ fidèle à son amant,Fut prise du dégoût‖ de sa métamorphose ;Et pour se rendormir‖ dans sa première poseComme autrefois, au ciel‖ d’un art patricien,Voulut chercher son cadre‖ et son palais ancien ;Mais soit qu’elle eût perdu‖ la mémoire à cette heure,Soit que le feu peut-être‖ eût détruit la demeure,Elle ne put jamais‖ les trouver. C’est ainsiQue Stella, sous l’élan‖ d’un unique souci,Errait désespérée,‖ et jalouse de cellesQui dans l’orgueil serein‖ des formes immortellesDe musée en musée‖ insultaient son destin.
D’autres disaient encore‖ et tenaient pour certainQue l’art avait en elle‖ un malfaisant génie,Dont le regard, tombé‖ sur une œuvre finie,Changeait la toile exquise‖ en rebut d’atelier.
Tel était à Paris‖ le conte familierQui depuis mon retour‖ m’obsédait, plus encoreCe soir-là ; car octobre,‖ agitateur sonore,Semait dans l’air les voix‖ des souvenirs perdus.Et ceux-là revenaient‖ en moi plus assidus,Tandis qu’avec Centi,‖ sur la berge isolée,Je suivais pas à pas‖ quelque lointaine allée.Je l’avoue, en tout temps‖ je me suis abreuvéDes choses d’outre-vie,‖ et n’ai que trop rêvé.Mais Centi, le grand peintre,‖ avait poussé mon âmeVers les mondes obscurs‖ dont il trouait la trame ;Et dans ses mots, parfois,‖ filtrait subtilementLe dangereux levain‖ d’un bizarre alimentQui, bien loin du réel,‖ comme un corps qu’on délie,Me roulait aux confins‖ troublants de la folie.Ce soir, en regardant‖ sous la fraîcheur des eaux,Où les arbres en feu‖ renversaient leurs arceaux,Le brouillard s’épaissir‖ dans ce autres portiques,Je sentais que l’esprit‖ des songes fantastiquesDormait autour de nous.‖ Par instinct, j’arrêtaiLe récit sur les bords‖ de mes lèvres monté,Pour ne pas réveiller‖ ce tentateur tranquille.Nous nous taisions, laissant‖ derrière nous la ville.
Le peintre s’arrêtait ;‖ il murmura vers moi :« Qu’est-ce que le génie,‖ après tout ? C’est ma foiQu’il est évocateur,‖ aussi bien que prophète ;Que ce qu’il croit créer‖ est l’image parfaiteD’un être que retient‖ l’avenir ou la mort,Ou qui, peut-être aussi,‖ se cache à son effort,Bien loin ou près de lui,‖ mais dans son heure même,Réalité vivante‖ égale à l’art suprême,Mais qu’un cercle défend,‖ redoutable au désir,Fatal à qui la cherche,‖ et la voudrait saisir !
— Et selon vous, lui dis-je,‖ il faudrait ainsi croireLa réalité fille‖ ou sœur de l’illusoire ? »
Il se tut quelque temps,‖ et, plus calme, reprit :« L’art est un miroir clair‖ pour un puissant esprit !L’ancêtre, dont le nom‖ m’est un âpre héritage,Eut, dit-on, la folie‖ et la gloire en partage.Mais c’est un fait, célèbre‖ à Florence, jadis,Que cinquante ans après‖ sa mort, sous Léon Dix,Dans cette ville même,‖ on ne sait d’où venue,Vivait aux yeux de tous‖ une femme inconnue,Laquelle était l’exact‖ et merveilleux portraitDe son chef-d’œuvre à lui,‖ qu’un grand prince montrait,Et que tous renommaient‖ à l’égal d’un prodige.
— Et qui donc le possède‖ aujourd’hui ? Répondis-je.— Quelque vingt ans après‖ son palais s’écroulaDans la flamme avec lui.‖ Mais laissons tout cela ;Venez bientôt me voir‖ et parler de Florence.Je sens pour cette ville‖ une étrange attirance ;Et pour m’en délivrer‖ il faudra bien qu’un jourDans la noble cité‖ je m’éveille à mon tour. »
II
En entrant, j’admirais‖ à loisir, d’habitude,Le riche encombrement‖ du cabinet d’étude ;Comme de vieux amis,‖ je les connaissais bien,Tous ces dressoirs à jours‖ de style italien ;Ces ivoires jaunis,‖ ces coupes, ces épéesAux médailles d’acier‖ par Cellini frappées ;Ces bronzes florentins ;‖ dans leurs cadres toscansCes bustes de seigneurs‖ aux grands airs provocants,Qui tous à leurs pourpoints‖ portaient la même date.Cette fois, je passai‖ devant eux à la hâte,Mais non sans me sentir‖ brusquement traverséPar la sensation‖ d’un glorieux passé ;Et les mots de Centi‖ sur Florence, la veille,Me semblèrent encor‖ tinter à mon oreille.L’atelier m’attirait ;‖ et du premier coup d’œilJe demeurai cloué‖ de stupeur sur le seuil,Comme un halluciné‖ devant l’esprit qui passe.Sur cinq grands chevalets‖ qui tous me faisaient face,Dans leurs cadres égaux,‖ j’avais vu cinq portraitsÉternisant cinq fois‖ d’un coup les mêmes traits.
Du plafond, tout autour,‖ tombait en masses lourdesLa tenture au sujet‖ païen, aux couleurs sourdes ;Et magnétiquement‖ je reportai les yeuxVers les tableaux, travail‖ d’un art prestigieux,Sur lesquels un jour vif‖ affluant dans la salleVersait à pleins carreaux‖ sa nappe triomphale.
Chacun semblait le but‖ d’un vouloir différent.L’on eût dit du premier‖ quelque tout neuf Rembrandt.C’étaient les mêmes fonds‖ d’épaisses atmosphèresEt d’obscurité chaude‖ aux attrayants mystères ;Mais jamais le pinceau‖ du maître hollandaisN’avait si loin poussé‖ les ténèbres ; jamaisSi merveilleusement‖ il n’en creusa les ondesSous une transparence‖ aux caresses profondes.Quant au visage même,‖ à peine il paraissaitSur les bords de la nuit‖ qui l’ensevelissait.Mais en me rapprochant,‖ contemplateur avide,Quelque baigné qu’il fût‖ par une ombre fluideAvare des blancheurs‖ qu’elle dérobe au jour ;Quelque indécis que fût‖ l’harmonieux contourDu col à la poitrine‖ où le sein vient de naître ;Il me fallait aussi‖ sur-le-champ reconnaîtreUne noblesse éparse‖ au sommet de ce front,Dans les vagues lueurs‖ qui plus bas se fondront ;Une suavité‖ dans cette chevelureOnduleuse ; une grâce‖ enfantine et si pureSur ces lèvres ; partout,‖ pour chaque ligne enfin,Une virginité‖ de calme séraphin,Une fleur de jeunesse,‖ une aristocratieDe rêve, s’unissant‖ dans sa gloire adoucieA la solennité‖ d’une apparitionDont Rembrandt n’a jamais‖ cherché l’impression.
Concevez à présent‖ cette confuse imageS’avançant de degrés‖ en degrés, d’âge en âge,De toile en toile, vers‖ la lumière et vers vous ;Du fond de ces vapeurs‖ au rayonnement roux,Voyez-la s’imprégner‖ chaque fois d’une viePlus intense, toujours‖ à l’ombre plus ravie,Virginale toujours,‖ mais femme cependantDe plus en plus, plus fière‖ aussi vous regardant,Et des limbes premiers‖ de son adolescenceArrivant, sous l’essor‖ de sa jeune puissance,Jusqu’à l’éclosion‖ enfin d’une beautéSûre d’avoir conquis‖ son immortalité.Tels j’admirais, plongé‖ dans de longues extases,Ces portraits successifs,‖ insaisissables phasesDe la forme endormie‖ encor dans sa candeurA la forme éveillée‖ en sa riche splendeur,Qui se connaît et qui‖ s’impose, de la viergeQu’un songe inconscient‖ et sans amour submergeA celle qui se sent‖ aimée, et dont les yeuxNe réfléchissent rien‖ d’un cœur silencieux.Et maintenant, tout près‖ de moi, la pâle têteQui dans le dernier cadre,‖ illusion complète,Respirait, échappée‖ aux baisers de la nuit ;Dardait vers moi l’éclair‖ d’un regard qui poursuit ;S’enveloppait de vie‖ et d’éclat, palpitanteDes vivaces espoirs‖ d’une héroïque attente,Et magnifiquement,‖ comme un matin d’été,Épanouie au sein‖ de sa propre clarté ;Ainsi qu’en un miroir‖ un reflet qui s’obstine,C’était bien cette fois‖ la tête florentineDe Stella Vespera,‖ telle que bien souventNaguère je l’avais‖ contemplée en rêvant.
Jamais l’art ne fixa‖ d’une main plus fidèleDans son panthéon chaste‖ un glorieux modèle ;Jamais aussi, devant‖ le génie et l’amour,Plus belle vérité‖ ne se fit voir au jour.
Ainsi, mon souvenir,‖ dans sa forme absolue,Triomphant, tout à coup‖ se dressait à ma vue,M’enchaînait de nouveau,‖ si loin ! Et se paraitD’un charme plus profond‖ fait d’un nouveau secret,Sacrant tout l’atelier‖ du silence des temples !Et moi, je m’abîmais‖ dans ses prunelles amples.Bien des heures, j’avais‖ jusqu’ici médité,En pensant à ses yeux,‖ sur leur étrangeté ;Ce jour-là, tout à coup,‖ sur l’image imprévueJ’en surpris la raison‖ restée inaperçue.« Oui, me dis-je, en effet,‖ l’un de ses yeux est noirEt luisant comme l’encre,‖ et l’autre, comme un soirSans lune, est d’un bleu sombre‖ étoilé de lumières ;Et leurs disques rivaux‖ emplissent les paupières ! »
Enfin, un dernier cadre,‖ isolé dans un coinDe l’atelier, forçait‖ ma vue un peu plus loin.Ce n’était qu’une ébauche,‖ une esquisse légère,Mais toujours de Stella,‖ l’obsédante étrangère.Quel nimbe reluirait‖ sur ce front renaissant ?Centi voulait-il donc,‖ d’un désir tout récent,Artiste inassouvi,‖ surpasser la nature,Et jusqu’au surhumain‖ tenter une aventure ?Ou bien, comme il avait,‖ magicien de l’art,Suivi cette beauté‖ d’un scrupuleux regardDans son progrès, depuis‖ l’aube crépusculaireJusqu’à l’heure qu’un ciel‖ d’apothéose éclaire,Allait-il la poursuivre,‖ artiste sans pitié,Dans son déclin aussi‖ chaque jour épié ?
Et le temps s’écoulait.‖ Mes yeux enthousiastesToujours interrogeaient‖ ce visage en ses fastes ;Et, comme sur les bords‖ d’un puits vertigineux,Je me sentais sans fin‖ pris dans les mille nœudsD’une énigme enlacée‖ à l’énigme contraire ;Et nul raisonnement‖ ne pouvait m’y soustraire ;Et, dans la vaste salle‖ où je demeurais seul,Il me semblait parfois‖ que l’esprit de l’aïeulDerrière moi veillait‖ au fond des angles sombres ;Car vers les murs déjà‖ s’amoncelaient les ombres.Le soir vint. Éperdu‖ d’extase, stupéfait,Je regardais toujours.‖ Le génie, en effet,Ne laisse pas en vain‖ sur ses œuvres l’empreinteD’une forte pensée.‖ Une énergique étreinteSort toujours de la toile‖ abandonnée, et tientDans son réseau subtil‖ le profane qui vientTroubler impudemment‖ l’atelier solitaire.
La nuit s’épaississait‖ au fond du sanctuaire,Noyant tout, chevalets,‖ cadres et cheveux blonds.Alors, et malgré moi,‖ furtif, à reculons,Je partis lentement,‖ chassé par ces fronts pâlesQui, lumineux, pareils‖ à de larges opales,Paraissaient, sous le flux‖ des ténèbres montant,M’enfoncer un regard‖ de foule inquiétant.
Le malheur s’abattit‖ sur moi cette nuit même,Et pour longtemps crispa‖ sur mon cœur sa main blême.Au fond d’une retraite,‖ au loin, et dans l’oubliDe Stella, je vécus‖ un temps enseveli.
III
Je revins. Quelques jours‖ plus tard, dans un musée,Je promenais sans but‖ ma tristesse apaisée,Quand je vis disparaître,‖ au bas d’un escalier,Une vieille en costume‖ au style singulier,Qui me remémora‖ la vierge d’ItalieQu’à ses portraits lointains‖ une énigme relie.Je voulus pénétrer‖ ce secret jusqu’au bout,Et courus chez Centi.‖ Je le trouvai deboutDevant sa dernière œuvre ;‖ et ses yeux, dans l’ivresseDu triomphe, élevaient‖ leur brûlante caresseSur la toile achevée,‖ et seule cette fois.Lui-même s’agitai,‖ parlant à haute voix,Artiste émerveillé‖ devant son propre ouvrage.Dès l’abord, une joie‖ éclaira son visage ;Il s’élança, me prit‖ le bras, et, m’entraînantEn face du tableau,‖ s’écria : « Maintenant,Regardez ! … répondez !‖ N’est-ce pas, qu’elle est belle ?N’est-ce pas, qu’elle arrive‖ à l’amour qui l’appelle ? »
Et moi, je regardais‖ déjà, me demandantComment il avait pu,‖ d’un effort ascendant,Faire plus resplendir‖ la tête sans rivale,Et, par plus de magie,‖ en un plus pur ovaleVivifier ces traits‖ sous un ciel ébloui.Comme autrefois, toujours,‖ c’était bien aujourd’huiLe beau front lumineux‖ et chargé de pensées ;Mais son éclat, vainqueur‖ des ombres dispersées,Brillait plus éloquent‖ encore ; il se gonflait,Flamboyant, agrandi‖ sous le double refletD’un éternel bonheur‖ et d’une paix conquise.C’était, sous la lueur‖ changeante qui l’irise,La même chevelure‖ aux anneaux blonds et bruns,Libres et déroulés‖ sans fin, dont quelques-uns,Voluptueux flocons‖ qu’un sein grec illumine,Flottaient confusément‖ aux bords de la poitrine.Mais, plus souple auréole‖ et plus suave encor,S’épandait sur le cou‖ leur opulent trésor.Les yeux étaient toujours‖ aussi pleins, aussi chastes,Aussi profonds, l’un bleu‖ comme les nuits néfastesSans lune, l’autre, noir‖ comme l’encre, et tous deuxLimpides ; mais le large‖ éclair qui sortait d’euxN’était plus la clarté‖ de l’orgueil ni du rêve ;C’était l’ardent rayon‖ de l’amour qui se lève ;Et la lèvre, plus rouge‖ encor, plus finementDécoupée aujourd’hui,‖ comme pour le sermentEt pour l’aveu, s’ouvrait‖ au baiser qui l’attire.On entait à travers‖ ce superbe sourireLa victoire éclater‖ dans la soumission,Comme aussi dans ces yeux,‖ avec la passion,Passer l’enivrement‖ d’une beauté céleste.Et comme refoulant‖ derrière elle, d’un geste,Et pour jamais, bien loin,‖ les brumes d’autrefois,Par un miracle d’art‖ qui renverse les lois,Dans la pleine lumière‖ où chaque trait s’animeElle avançait vers nous‖ son visage sublime.
Et c’était l’idéal,‖ pensais-je, que là-bas,Malgré tout, l’autre encor‖ ne réalisait pas.
« Enfin ! S’écria-t-il,‖ cette fois, c’est bien elle !N’est-ce pas, qu’elle vit ?‖ N’est-ce pas, qu’elle est belle ?Une âme plane aussi‖ sur ma création,Et ton cœur bat en moi,‖ divin Pygmalion !Qui donc a pu railler‖ ton amour ineffable ?Ta Galatée, ô grec !‖ N’était point une fable !Ce n’est pas ta statue‖ au marbre radieuxQui s’anima pour toi‖ sous le souffle des dieux.Non. Mais ils t’ont permis,‖ ton œuvre terminée,De rencontrer alors‖ la femme devinée !
— Celle-là, quant à moi,‖ j’en reste convaincu,Lui dis-je, n’est qu’un songe,‖ et n’a jamais vécu.Mais les autres, Centi !‖ Vous avez, je le jure,Sous le soleil de tous‖ vu passer leur figure !
— Où donc l’aurais-je pu ?‖ dit-il. Mais que me fontCes ébauches, d’ailleurs !‖ Dans leur néant profondQu’elles rentrent ! Voici‖ la seule qui soit faitePour moi, l’évocateur,‖ ou pour moi, le prophète !Et maudits soient-ils tous,‖ les pinceaux ! Je suis néTrop tard, ou bien trop tôt.‖ L’amour est condamné !Car l’amour est au fond‖ du royaume des rêves,Dans les bosquets perdus‖ qu’on remplacés les grèves,Dans les mondes encor‖ sans voix et sans écho,Dans le silencieux‖ amas des vieux chaos,Dans la poussière d’or‖ des mirages splendides,Ou dans les paradis‖ noyés des Atlantides !Oui, je vous dis qu’un jour‖ elle vivra, sinonQu’elle est morte à jamais‖ sans avoir su mon nom ! »
Et pendant qu’il parlait,‖ je voyais sur sa lèvreTrembler le désespoir‖ furieux et la fièvre.« Regardez, reprit-il,‖ elle a chassé la nuitQui jadis l’entourait,‖ jalouse, et qui s’enfuit !Elle apparaît, semblable‖ à l’étoile dernière,Sur mon cœur épanchant‖ tout un ciel de lumière !Et je l’aime ! Et jamais‖ l’éclair d’un œil vivant,Je le sais, ici-bas‖ n’a frappé plus avant,Ni fait plus tressaillir‖ les profondeurs d’une âme !Dans l’amour infini‖ d’un amant, jamais femme,Comme une reine au fond‖ d’un palais, n’a marché,De salle en salle, aux chants‖ d’un orchestre caché,Vers un trône plus beau,‖ d’un pas plus sûr ! Je l’aime,Celle-ci dont ma main‖ a retracé l’emblème,La morte, ou l’invisible‖ encor, l’être innoméQui, si j’avais vécu‖ plus tôt, m’aurait aimé,Qui m’aimerait plus tard,‖ si je pouvais revivre !La femme qui peut-être‖ à l’heure même enivreQuelque part d’autres yeux,‖ ô rage ! Que mes yeux,Et qui doit, loin de moi,‖ mourir sous d’autres cieux !Ah ! Si vraiment tu vis,‖ si je pouvais le croire,Périssent d’un seul coup‖ mon génie et ma gloire !Et vienne aussi la mort !‖ Je l’accepte, content,Pourvu que je te voie‖ une heure, un seul instant,Et te parle, et t’entende,‖ et t’admire, et t’adore,O toi qui m’aimeras !‖ ô femme dont j’ignoreLa patrie et le nom !‖ Toi qui prends mon destin,Et souris comme au ciel‖ l’étoile du matin ! »
Je frémissais ainsi‖ qu’un blessé que l’on touche,Et mon secret déjà‖ s’échappait de ma bouche ;Derrière nous un bruit‖ de pas, en ce moment,Nous fit nous retourner‖ tous les deux brusquementVers le vaste rideau‖ qui recouvrait l’entrée.Dans un angle une main,‖ vive lueur montrée,Avec un geste prompt‖ l’écarta tout entier,Repliant les anneaux‖ sur la tringle d’acier.Et debout sur le seuil,‖ grande et noble statue,Une femme était là,‖ royalement vêtue,Comme en un autre cadre,‖ immobile, ses traitsRecouverts d’un long voile‖ aux attirants secrets,Pareille aux visions‖ des nuits surnaturelles,Qui, dilatant d’effroi‖ les yeux fixés sur elles,Fascinent les vivants‖ par leur solennité.Une femme était là,‖ sûre de sa beauté,Au maintien qu’aussitôt‖ j’avais cru reconnaître,Et vers qui, jaillissant‖ de la haute fenêtre,Comme pour un salut,‖ ruisselèrent d’un bondLes feux enorgueillis‖ du soleil moribond.A peine elle aperçut‖ la peinture immortelle,Que l’ombre étincela‖ sous la riche dentelle ;Alors, d’une voix lente,‖ au timbre musicalComme le clair écho‖ d’un sonore métal,Elle laissa tomber‖ ces mots dans le silence :
« Au beau siècle de l’art,‖ autrefois, dans Florence,Grand parmi les plus grands‖ fut l’un de vos aïeux,Dont le chef-d’œuvre était‖ le portrait merveilleuxDe mon aïeule à moi,‖ qu’on nomma par la villeL’étoile du matin.‖ Dans un siècle infertileVotre nom seul rayonne.‖ En vous je reconnaisLe plus digne héritier‖ des anciens ; je venaisDemander au Centi‖ revivant de renaîtreSous le divin pinceau‖ qu’il tient de son ancêtre,Moi, dont le nom, là-bas,‖ est l’étoile du soir ! »
Et moi, je frissonnais‖ plus fort, car je pus voir,Son voile ôté, Stella‖ vers l’œuvre prophétiqueMarcher, reflet palpable‖ et modèle identique ;Je sentais mes cheveux‖ se hérisser d’effroi,Car Centi tout à coup‖ s’était rué sur moi,Car ses ongles m’entraient‖ dans la chair leurs tenailles,Et j’entendais courir,‖ en rayant les murailles,Le rire aigu qui glace‖ et qui pénètre en nous,Le rire intarissable‖ où se tordent les fous !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 216((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 10 distiques
- Mots à la rime
- a dressée / pensée féminine, classiqueb Vespera / inspira masculine, classiquea antique / énigmatique féminine, classiqueb secret / rencontrait masculine, classiquea trace / embarrasse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea protectrice / caprice féminine, classiqueb soir / couloir masculine, classiquea dame / âme féminine, classiqueb couvrant / pénétrant masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb magistral / d’idéal masculine, classiquea galeries / draperies féminine, classiqueb muet / remuait masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb clarté / beauté masculine, classiquea entière / pierre féminine, classiqueb froideur / d’ardeur masculine, classiquea place / glace féminine, classiqueb nom / disait-on masculine, classiquea tardive / pensive féminine, classiqueb mystérieux / vieux masculine, classiquea d’elle / modèle féminine, classiqueb semblait / chevalet masculine, classiquea inutile / péristyle féminine, classiqueb contenté / sévérité masculine, classiquea voile / toile féminine, classiqueb pinceau / sceau masculine, classiquea nomme / homme féminine, classiqueb épris / prix masculine, classiquea Galatée / écartée féminine, classiqueb doucement / amant masculine, classiquea métamorphose / pose féminine, classiqueb patricien / ancien masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb ainsi / souci masculine, classiquea celles / immortelles féminine, classiqueb destin / certain masculine, classiquea génie / finie féminine, classiqueb d’atelier / familier masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb perdus / assidus masculine, classiquea isolée / allée féminine, classiqueb abreuvé / rêvé masculine, classiquea âme / trame féminine, classiqueb subtilement / aliment masculine, classiquea délie / folie féminine, classiqueb eaux / arceaux masculine, classiquea portiques / fantastiques féminine, classiqueb j’arrêtai / monté masculine, classiquea tranquille / ville féminine, équivalenteb moi / foi masculine, classiquea prophète / parfaite féminine, classiqueb mort / effort masculine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea croire / l’illusoire féminine, classiqueb reprit / esprit masculine, classiquea héritage / partage féminine, classiqueb jadis / Dix masculine, classiquea venue / inconnue féminine, classiqueb portrait / montrait masculine, classiquea prodige / Répondis-je féminine, classiqueb s’écroula / cela masculine, classiquea Florence / attirance féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea d’habitude / d’étude féminine, classiqueb bien / italien masculine, classiquea épées / frappées féminine, classiqueb toscans / provocants masculine, classiquea date / hâte féminine, classiqueb traversé / passé masculine, classiquea veille / oreille féminine, classiqueb d’œil / seuil masculine, classiquea passe / face féminine, classiqueb portraits / traits masculine, classiquea lourdes / sourdes féminine, classiqueb yeux / prestigieux masculine, classiquea salle / triomphale féminine, classiqueb différent / Rembrandt masculine, classiquea atmosphères / mystères féminine, classiqueb hollandais / jamais masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb paraissait / l’ensevelissait masculine, classiquea avide / fluide féminine, classiqueb jour / contour masculine, classiquea naître / reconnaître féminine, classiqueb front / fondront masculine, classiquea chevelure / pure féminine, classiqueb enfin / séraphin masculine, classiquea aristocratie / adoucie féminine, classiqueb apparition / l’impression masculine, classiquea image / âge féminine, classiqueb vous / roux masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb cependant / regardant masculine, classiquea adolescence / puissance féminine, classiqueb beauté / immortalité masculine, classiquea extases / phases féminine, classiqueb candeur / splendeur masculine, classiquea vierge / submerge féminine, classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquea tête / complète féminine, classiqueb nuit / poursuit masculine, classiquea palpitante / attente féminine, classiqueb d’été / clarté masculine, classiquea s’obstine / florentine féminine, classiqueb souvent / rêvant masculine, classiquea fidèle / modèle féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea absolue / vue féminine, classiqueb parait / secret masculine, classiquea temples / amples féminine, classiqueb médité / étrangeté masculine, classiquea imprévue / inaperçue féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea lumières / paupières féminine, classiqueb coin / loin masculine, classiquea légère / étrangère féminine, classiqueb renaissant / récent masculine, classiquea nature / aventure féminine, classiqueb l’art / regard masculine, classiquea crépusculaire / éclaire féminine, classiqueb pitié / épié masculine, classiquea enthousiastes / fastes féminine, classiqueb vertigineux / nœuds masculine, classiquea contraire / soustraire féminine, classiqueb seul / l’aïeul masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb stupéfait / effet masculine, classiquea l’empreinte / étreinte féminine, classiqueb tient / vient masculine, classiquea solitaire / sanctuaire féminine, classiqueb blonds / reculons masculine, classiquea pâles / opales féminine, classiqueb montant / inquiétant masculine, classiquea même / blême féminine, classiqueb l’oubli / enseveli masculine, classiquea musée / apaisée féminine, classiqueb escalier / singulier masculine, classiquea d’Italie / relie féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquea l’ivresse / caresse féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea ouvrage / visage féminine, classiqueb m’entraînant / Maintenant masculine, classiquea belle / l’appelle féminine, classiqueb demandant / ascendant masculine, classiquea rivale / ovale féminine, classiqueb ébloui / aujourd’hui masculine, classiquea pensées / dispersées féminine, classiqueb gonflait / reflet masculine, classiquea conquise / l’irise féminine, classiqueb bruns / quelques-uns masculine, classiquea illumine / poitrine féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea chastes / néfastes féminine, classiqueb deux / d’eux masculine, classiquea rêve / lève féminine, classiqueb finement / serment masculine, classiquea l’attire / sourire féminine, classiqueb soumission / passion masculine, classiquea céleste / geste féminine, classiqueb d’autrefois / lois masculine, classiquea s’anime / sublime féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquea elle / belle féminine, classiqueb création / Pygmalion masculine, classiquea ineffable / fable féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquea terminée / devinée féminine, classiqueb convaincu / vécu masculine, classiquea jure / figure féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquea faite / prophète féminine, classiqueb né / condamné masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb écho / chaos masculine, classiquea splendides / Atlantides féminine, non classiqueb sinon / nom masculine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiqueb nuit / s’enfuit masculine, classiquea dernière / lumière féminine, classiqueb vivant / avant masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb marché / caché masculine, classiquea l’aime / l’emblème féminine, classiqueb innomé / aimé masculine, classiquea revivre / enivre féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb content / instant masculine, classiquea t’adore / j’ignore féminine, classiqueb destin / matin masculine, classiquea touche / bouche féminine, classiqueb moment / brusquement masculine, classiquea l’entrée / montrée féminine, classiqueb entier / d’acier masculine, classiquea statue / vêtue féminine, classiqueb traits / secrets masculine, classiquea surnaturelles / elles féminine, classiqueb solennité / beauté masculine, classiquea reconnaître / fenêtre féminine, classiqueb bond / moribond masculine, classiquea immortelle / dentelle féminine, classiqueb musical / métal masculine, classiquea silence / Florence féminine, classiqueb aïeux / merveilleux masculine, classiquea ville / infertile féminine, classiqueb reconnais / venais masculine, classiquea renaître / ancêtre féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquea prophétique / identique féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea tenailles / murailles féminine, classiqueb nous / fous masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
432 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, tome I, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1925· numérisation poesies.net· Sources