Autour du chat noir, 1926· Souvenirs
14 Juillet
Vois-tu la longue ribambelleDes gens bras dessus, bras dessous ?Certes la fête sera belle :Tous les faubourgs sont déjà saouls !
Vois-tu ce Monsieur qui frétilleLà-haut ? C’est ce bon Gorgibus ;Ne pouvant prendre la Bastille,Il en prend du moins l’omnibus.
Vois-tu cette foule accourueAutour des géants d’autrefoisDressés au coin de chaque rue ?C’est Petrolskof, c’est Pipe en Bois,
Ou telle autre grande figureChoisie avec un tel bon sens,Que deux bonzes qu’on inaugureNe peuvent se regarder sans
Rire. Le peuple-roi s’amuseEn de tricolores fracas,Ce bruit mariannesque, ô Muse,Froisserait tes sens délicats.
Pour t’envoler à quelques lieues,N’entre-t-il pas dans ton conceptDe prendre devers les banlieuesUn train de neuf-heures dix-sept ?
Vers les grands parcs peuplés de marbresDressant leur blanche nudité,Et vers les forêts où les arbresNe sont pas de la Liberté !
Loin du tumultueux asphalteOù Paris braillant se hâtait,Loin, très loin, nous avons fait halte ;Et, sous les bois calmes, c’était
Comme une ivresse reposée,Comme un rêve à peine conçu ;Pour ne pas mouiller de rosée,Toi, ta robe de fin tissu
Et moi, mon pantalon superbe,Nous avions jeté nos manteaux,Avant de nous coucher sur l’herbeOù nous étions sentimentaux.
Les oiseaux, dans leurs chants de fête,N’exigeaient pas qu’un sang impurAbreuvât leurs sillons ; ta têteAdorable reposait sur
Mon bras, et des senteurs berceusesConfusément venaient à nous ;Des bêtes, fines connaisseuses,Grimpaient plus haut que tes genoux.
Tu riais ton rire sonoreQui faisait rire les échos,Et, dans tes fins cheveux d’aurore,Tu mettais des coquelicots
Rouges, des marguerites blanchesEntremêlés de bleuets bleus,Et moi je baisais tes mains blanchesTa lèvre rouge et tes yeux bleus.
Tu me chantais de ta voix graveTon répertoire de chansons ;Des merles sifflaient à l’octaveDans le mystère des buissons.
Puis le soir vint : des ombres doucesS’endormirent sur les gazons ;Déjà l’émeraude des mousses,Le vert tendre des frondaisons,
Toute la forêt séculaireRassemblait, éparse dans l’air,Sa chemise crépusculaire,Tandis que la lune au ciel clair
Montait. Tout là-bas, des fuséesJaillissaient vers le firmamentPuis s’éparpillaient, irisées ;Alors, tu me dis simplement :
— « Voici l‘heure du sacrifice, » —Et je vis s’allumer des feuxDépouillés de tout artifice,Dans l‘azur profond de tes yeux.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources