Autour du chat noir, 1926· Souvenirs
À ta gorge
La chemise qui te voilait,Lasse enfin du rôle impudiqueQue ta pudeur lui conseillait,À l’heure sainte et fatidique
S’est couchée à tes pieds d’enfant.Alors ta gorge de faunesseM’est apparue et, triomphant,J’ai vu les splendeurs de jeunesse
Que ta chemise recelait.J’ai vu, sur ta poitrine nue,Deux jumeaux, deux frères de lait,Enfants d’une belle venue.
Modernes, mais non décadents,Gonflant leur rigidité ronde,Sans l’aide des corsets prudentsSachant se tenir dans le monde ;
Marbre, satin, roc velouté,Ils résolvaient ce grand problème :— La douceur dans la fermeté, —Dualité rare et suprême.
Dans l’amour du Bien et du Beau,Baisant leur pente éburnéenne,Du haut de ce double NeboUne terre chananéenne
A déroulé devant mes yeuxSes campagnes riches et grasses,Et je vous adresse un joyeuxCantique d’actions de grâces,
Hauteurs neigeuses où se fondL’ennui des steppes et des plaines,Trésors somptueux qui me fontComme aux innocents les mains pleines.
Et lorsque, sur ta gorge en feu,Ma soif d’aimer se désaltère,Je songe, en remerciant Dieu,Qu’ils n’en ont pas, en Angleterre !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources