Autour du chat noir, 1926· Souvenirs
Demi-teintes
Vous avez des yeux gris-bleu-verts,Vous avez des lèvres vieux rose,Les aubes pâles des hiversOnt donné leur blondeur morose
À vos cheveux fins et soyeux ;Vos longs cheveux dont l’onde lisseBaigne votre col gracieuxEt sur sa blancheur de lis glisse.
Dans votre chambre où le soleilTamisé par les vitraux mauve,Fait pour votre demi-sommeilComme une demi-nuit d’alcôve,
S’évaporent des résédas,Des anémones, des fleurs douces,Et qui semblent sentir tout basPour vous éviter des secousses.
Tandis que vos musiciensSur leurs violons de faïenceImprovisent des airs anciensEt guettent une défaillance,
En une robe couleur duTemps jadis où la reine BertheFilait, vous, le regard perdu,Languide, la bouche entr’ouverte,
Bercée à ce rythme berceur,Vous passez, ni lentes ni brèves,Des heures pleines de douceurÀ rêver des rêves de rêves.
Et, parmi les bruits assoupisEt les demi-teintes mystiques,Autour de vous, sur les tapis,En des postures hiératiques,
Couchés comme des lévriersAux pieds blanc des princesses mortes,Attendant que vous ouvriezVotre jeunesse à grandes portes,
Pour chanter vos yeux gris-bleu-verts,Pour chanter vos lèvres vieux rose,Vos poètes vous font des versQui ressemblent à de la prose.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources