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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Autour du chat noir, 1926· Souvenirs

Sagesse

Maurice Donnay· 72 vers

Te voilà, Printemps, vieux jeune homme,Avec tes vertes frondaisonsEt le drap vert de tes gazons.Ah ! tu n’es pas très neuf, en somme.

Et, pourtant, dès que tu parais,Les bruns garçons, les filles blondesAutour de toi dansent des rondesComme des mouches dans les rais

Du soleil. Ohé les poètesAmours, beaux jours, chansons, pinsons,Aveux, doux vœux, frissons, buissons,Joli mois de Mai, tu m’embêtes !

Aubes claires de roses-thé,Crépuscules d’héliotrope,Tout cela me rend misanthrope,Car je n’ai plus en vérité,

L’âge des emballements roses,Quand je croyais que le destinMe servirait, chaque matin,Une princesse avec des roses

Autour, dans un rare décorOù des esclaves accoudéesRêvent parmi des orchidées,L’âge où je n’avais pas encor

Brûlé ma dernière cartouche,Quand ma maîtresse jolimentMe grondait d’être trop gourmandEt toujours porté sur sa bouche.

Et, malgré ton éclat, Printemps,Et les serments des amoureuses,Je sens les angoisses peureusesDu deuil automnal et du temps

Où tous nos bonheurs par jonchéesAvec les rameaux arrachésSont lamentablement couchésSur les pelouses desséchées.

Des hommes, beaux comme des dieux,Emmènent à leurs bras des femmesQui sont belles comme les femmes ;Toutes et tous ont dans leurs yeux,

Des regards longs comme des lances,Ils passent devant ma maison,Ils me disent : « Viens-tu ? » mais onNe me la fait plus aux troublances.

Vous pouvez me tendre la main,Non, je ne serai pas le vôtre ;Dans ma sagesse je me vautre,Passez, passez votre chemin,

Et le cerveau bleuté de rêves,Allez adorner de lilasLe corsage des DalilasDont les amours, comme eux, sont brèves.

Malgré mon amour des lointains,En vain Madame ChrysanthèmeViendrait me murmurer : « Je t’aime, »Car, sans baiser ses ongles teints,

Je la renverrais éplorée ;Et si la Reine de SabaPour quelque biblique sabbatMe montrait la forêt sacrée

Je la dédaignerais aussi.Non, je ne crois plus que l’on m’aime :Donc, à quoi bon souffrir ? Et mêmeLa blonde au corsage aminci

Qui vit, sans que je la connaisse,Celle dont j’ai rêvé longtempsLa venue un soir de Printemps,Peut venir, claire en sa jeunesse,

Pour montrer quel homme je suis,Quel homme je veux toujours être,Qu’elle passe sous ma fenêtre…

Je prends mon chapeau, je la suis.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Autour du chat noir, Paris, Bernard Grasset, 1926· numérisation wikisource.org· Sources