Les Caresses d’Antan, 1896· Les rubans de marie Simple Histoire
I. Ruban blanc
Elle dort ! une lampe‖ éclaire son visage.Son front n’est obscurci‖ par aucun noir nuage.Rien ne trouble sa paix‖ ni sa sérénité.Elle a prié, ce soir,‖ et maintenant son rêve,De ses travaux du jour‖ douce et paisible trêve,Emporte son esprit‖ dans un monde enchanté.
Du Dieu qu’elle a prié‖ son regard voit la face.Parmi les chérubins‖ il lui montre sa place.Elle court dans des champs‖ semés d’or et d’azur,De spacieux jardins‖ aux fleurs toujours nouvelles,Qui répandent au sein‖ des sphères éternelles,Comme pour louer Dieu‖ leur parfum le plus pur !
Son oreille attentive‖ écoute l’harmonieEt recueille les sons‖ de la harpe bénieQui vibre entre les doigts‖ de mille séraphins,A ce concert sacré,‖ sa voix pure et craintiveSe mêle doucement‖ et sa prière arriveA Dieu, sur l’aile d’or‖ des cantiques divins !
Rrêve heureux et qui nais‖ de sa chaste ignorance,Rêve que chaque nuit‖ achève et recommence,Non, tu n’es point de ceux‖ qui viennent abuser !L’âme que tu ravis‖ est comme un lac tranquille ;Nul remords ne la trouble‖ et tu la vois docile,S’endormir, s’éveiller,‖ au bruit d’un doux baiser ;
Un baiser de sa mère !‖ — Oh ! c’est tout ce qu’elle aime !Pour elle sa tendresse‖ est unique, suprême !Son père, hélas, son père‖ est mort depuis longtemps…Alors, tout son amour‖ est allé vers sa mère ;Pour elle ses baisers,‖ pour elle sa prière,Pour elle, — doux trésor !‖ les fleurs de son printemps !
Dans ses cheveux elle a‖ pour unique parureUn simple ruban blanc‖ dont le pli s’aventureSur son sein où la soie‖ et l’or sont inconnus ;Pour seul et riche atour‖ sa robe d’indienne,Qui de tant de beautés,‖ modeste gardienne,Ne laisse apercevoir‖ que ses bras demi-nus.
Auprès de la fenêtre,‖ un oiseau dans la cage,Par ses chants répétés‖ égaie ainsi l’ouvrage.L’aiguille diligente‖ éloigne le souciDe son seuil, où le pauvre‖ en recevant l’aumône,Fait qu’une perle encor‖ s’ajoute à la couronneQue Dieu garde à cet ange‖ auquel il dit : Merci !
Elle est heureuse ainsi,‖ qui peut troubler son être ?Elle marche au milieu‖ du monde sans connaîtreCe qu’il a de méchant,‖ d’égoïste, de froid.Les cailloux du chemin‖ pour elle sont de sable.Sa candeur la défend ;‖ innocence adorable,Qui s’ignore elle-même‖ et que le Seigneur voit !
Son travail la nourrit,‖ — travail heureux ! — sa mèreNe peut plus travailler ;‖ dans une épreuve amèreUne chute laissa‖ ses membres engourdis.Elle travaille et chante !‖ oui chante ! Dieu te garde,Chère enfant ! et tes chants‖ ont fait de ta mansardeUn nid joyeux et saint,‖ un nouveau paradis.
Ton cœur ignore encor‖ ce mal qui nous dévore,Ce mal qu’on nomme amour‖ et que chacun adore.Si ton front est rêveur,‖ certes, ce n’est pas luiQui trouble tes instants‖ et cause tes alarmes ;A tes yeux si je vois‖ se balancer deux larmes,C’est que ta mère, hélas,‖ a souffert aujourd’hui.
L’amour ? — Tu ne connais‖ ni ses douleurs aiguës,Ni ses nombreux accès‖ de fièvres inconnues,Ni son espoir d’un jour‖ qu’un autre jour détruit.Non ! ton sommeil est calme‖ et ton âme est sereine.Par souffles mesurés‖ s’échappe ton haleine ;Non ! tu chantes le jour‖ et tu rêves la nuit.
L’amour ? Eh ! que t’importe‖ à toi l’amour ? Pauvre ange !Ton cœur en possède un,‖ un qui jamais ne change,Un amour que du ciel‖ Dieu bénit chaque jour.Tu le chéris, enfant,‖ et lui seul fait ta joie.Sur un être adoré‖ tout ton cœur le déploie…N’est-ce pas, que ta mère‖ est ton unique amour ?
De ton chaste ruban‖ la couleur virginale,Chère enfant, nous le dit,‖ et l’aube matinaleA moins de pureté,‖ moins de calme profondQue tes jours oubliés‖ dans cette paix obscure,Et, par ton beau ruban,‖ angélique parure,L’image de ton cœur‖ se reflète à ton front.
J e vous l’ai déjà dit,‖ sur sa chaise de paille,Libre, dès le matin,‖ elle chante et travaille,Ses sens dorment encor,‖ les vives passionsNe troublent point l’éclat‖ de cette blonde aurore.Sa joie est dans sa mère‖ et ses fleurs qu’elle adore,Dans son beau ruban blanc‖ et ses jeunes chansons.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a visage / nuage féminine, classiqueb sérénité / enchanté masculine, classiquec rêve / trêve féminine, classiquea face / place féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquec nouvelles / éternelles féminine, classiquea l’harmonie / bénie féminine, classiqueb séraphins / divins masculine, classiquec craintive / arrive féminine, classiquea ignorance / recommence féminine, classiqueb abuser / baiser masculine, classiquec tranquille / docile féminine, classiquea aime / suprême féminine, classiqueb longtemps / printemps masculine, classiquec mère / prière féminine, classiquea parure / s’aventure féminine, classiqueb inconnus / demi-nus masculine, classiquec d’indienne / gardienne féminine, classiquea cage / l’ouvrage féminine, classiqueb souci / Merci masculine, classiquec l’aumône / couronne féminine, classiquea être / connaître féminine, équivalenteb froid / voit masculine, classiquec sable / adorable féminine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb engourdis / paradis masculine, classiquec garde / mansarde féminine, classiquea dévore / adore féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquec alarmes / larmes féminine, classiquea aiguës / inconnues féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquec sereine / haleine féminine, classiquea ange / change féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec joie / déploie féminine, classiquea virginale / matinale féminine, classiqueb profond / front masculine, classiquec obscure / parure féminine, classiquea paille / travaille féminine, classiqueb passions / chansons masculine, classiquec aurore / adore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources