Les Caresses d’Antan, 1896· Les rubans de marie Simple Histoire
II. Ruban bleu
Ton front est inquiet,‖ ô Marie ! et ta mèreNe t’a pas entendu‖ réciter la prièreQu’ensemble à ton chevet‖ vous faisiez le matin.Bien des fois de tes doigts‖ ton aiguille est tombée,Vis-à-vis, ton regard‖ erre à la dérobée,Et ton oiseau tout seul‖ a chanté son refrain.
Qu’as-tu ? quelle langueur‖ décolore ta joueEt quel esprit malin‖ de ton repos se joue ?Hier encor tu riais,‖ libre ainsi qu’à seize ans.Mais, ta mère va mieux,‖ tu dois être joyeuse ?Es-tu malade ? non.‖ — Ma jeune soucieuse,Pourquoi ce front rêveur‖ et ces yeux languissants ?
D’où naît ce changement ?‖ — Regarde en ta demeure,Gaie et contente hier,‖ maintenant tout y pleure.Pourquoi, mon Dieu, pourquoi‖ ce subit abandon ?…Quel secret caches-tu ?‖ quel trouble ? quel mystère ?…Tu détournes les yeux,‖ enfant, pourquoi nous taire,Vers quel bonheur perdu‖ ces longs soupirs s’en vont ?
Tout auprès, vis-à-vis,‖ dans une chambre étroiteQue l’été rend brûlante‖ et l’hiver toute moiteD’humidité, — depuis‖ quinze jours environ,Habitait un jeune homme.‖ — Orphelin dès l’enfanceIl n’avait pas connu‖ sa mère ; — à sa naissanceLe signe du mépris‖ avait meurtri son front.
Un soir, de bonnes gens‖ l’avaient sur une pierreRamassé tout enfant,‖ presque nu, car sa mère,Que nul ne vit jamais,‖ l’avait abandonné.Ils en eurent pitié,‖ ses pleurs les attendrirent ;Ce que n’avait point fait‖ une mère, ils le firent ;Ils donnèrent leur pain‖ à l’enfant nouveau-né.
Plus tard, lorsqu’il grandit,‖ il dut gagner sa vie,Et souvent il jetait‖ un long regard d’envieSur les autres enfants‖ dont il voyait les jeux ;Mais lorsqu’il recherchait‖ leur troupe fortunée,L’ouvrage l’appelait,‖ son pain de la journée !Et l’enfant retournait‖ au chantier soucieux.
— « Toujours seul ! disait-il,‖ jamais une voix douce.Celui que je voudrais‖ pour ami me repousse,Et je vais dévorer‖ mes larmes à l’écart.Je n’ai pas demandé‖ pourtant, Seigneur, à naître ?N’aurais-tu pas mieux fait‖ de dérober à l’êtreLe pauvre paria‖ qu’ils appellent bâtard. »
Louis, — c’était son nom,‖ — voyait passer Marie ;Il l’attendait le soir.‖ — C’était là de sa vieLe seul bonheur, hélas !‖ — Marie, en souriant,Lui donnait un « Bonsoir !‖ » lorsqu’elle entrait chez elle,Et lui la contemplait,‖ il la trouvait si belleQu’il n’osait lui parler‖ dans son ravissement.
Mais il était toujours‖ placé sur son passage,Un regard bienveillant‖ lui donnait du courage.— « Si tu voulais m’aimer,‖ ange ! murmurait-il,Mais, si bas que lui seul‖ l’entendait dans son âme ;Si tu voulais m’aimer,‖ — de cette foule infâmeJe braverais l’affront !‖ — Comme la fleur d’avril
S’échappe du bouton‖ qui parfume sa tige,Et vient ouvrir son sein‖ à l’oiseau qui voltige,Comme elle, douce enfant,‖ je t’ouvrirais mon cœurFermé jusqu’aujourd’hui.‖ — De ton amour la forceSaurait briser, crois-moi,‖ sa trop rugueuse écorce,Et serait le soleil‖ qui féconde la fleur ! »
Un jour, elle venait‖ de reporter l’ouvrage ;Marie, en s’approchant,‖ aperçut dans la cageUn joyeux compagnon‖ pour son oiseau chéri.D’un nouvel oiselet‖ ayant fait la demande,Elle crut deviner‖ de qui venait l’offrande,Car celui-ci portait‖ son ruban favori.
— « C’est toi, mère ? fit-elle.‖ — Ah ! je te remercie,— « Mais non, c’est le voisin‖ qui tantôt, ma chérie,M’a dit : — Votre chanteur,‖ tout seul, doit s’ennuyer,Car vivre seul, allez !‖ c’est bien triste, madame !…Mais, à deux, ces oiseaux‖ égrèneront leur gammeComme des perles d’or‖ au paisible foyer. »
Le soir, lorsque Louis‖ eut fini sa journée,Marie, en rougissant,‖ — elle en fut étonnée,Alla remercier‖ son généreux voisin.Louis, en l’écoutant,‖ avait comme la fièvre ;Un mot : — « Oh ! je vous aime !‖ » échappa de sa lèvre,Qui de la pauvre enfant‖ vint effleurer la main !
Elle rêva la nuit…‖ Mais non plus l’heureux songeDans lequel chaque soir,‖ le cœur en paix se plonge,Car elle ne vit point‖ le paradis et Dieu.Cet aveu de Louis,‖ le songe le répète !…Pensive, le matin,‖ elle mit sur sa tête,Au lieu du ruban blanc,‖ un autre ruban bleu !
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a mère / prière féminine, classiqueb matin / refrain masculine, classiquec tombée / dérobée féminine, classiquea joue féminine, classiqueb ans / languissants masculine, classiquec joyeuse / soucieuse féminine, classiquea demeure / pleure féminine, classiqueb abandon / vont masculine, non classiquec mystère / taire féminine, classiquea étroite / moite féminine, classiqueb environ / front masculine, non classiquec l’enfance / naissance féminine, classiquea pierre / mère féminine, classiqueb abandonné / nouveau-né masculine, classiquec attendrirent / firent féminine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb jeux / soucieux masculine, classiquec fortunée / journée féminine, classiquea douce / repousse féminine, classiqueb l’écart / bâtard masculine, classiquec naître / l’être féminine, classiquea Marie / vie féminine, classiqueb souriant / ravissement masculine, classiquec elle / belle féminine, classiquea passage / courage féminine, classiqueb murmurait-il / d’avril masculine, classiquec âme / infâme féminine, classiquea tige / voltige féminine, classiqueb cœur / fleur masculine, classiquec force / écorce féminine, classiquea l’ouvrage / cage féminine, classiqueb chéri / favori masculine, classiquec demande / l’offrande féminine, classiquea remercie / chérie féminine, classiqueb s’ennuyer / foyer masculine, classiquec madame / gamme féminine, classiquea journée / étonnée féminine, classiqueb voisin / main masculine, classiquec fièvre / lèvre féminine, classiquea songe / plonge féminine, classiqueb Dieu / bleu masculine, classiquec répète / tête féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources