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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Caresses d’Antan, 1896· Les rubans de marie Simple Histoire

IV. Ruban noir

Alexandre Ducros· 14 sizains, alexandrins surtout, 84 vers

Le clairon a sonné,‖ tout s’émeut, le sol tremble,On dirait un seul corps‖ en voyant cet ensembleDe mille bataillons‖ marchant à rangs serrés.Le silence est partout ;‖ l’heure de la batailleProduit une stupeur‖ que bientôt la mitrailleVa chasser, en passant,‖ sur ces fronts assurés.

Ils vaincront ou mourront !‖ — en avant ! la victoireLeur est promise à tous,‖ ils couvriront de gloireEt d’immortalité‖ leurs drapeaux triomphants !D’où leur vient donc ainsi‖ cette mâle assurance ?Qui les guide ? — Un génie‖ a fait par sa présence,Passer d’un seul coup d’œil‖ la victoire en leurs rangs.

Un seul coup d’œil, un geste,‖ un signe, une parole,Celle qui fit franchir‖ d’un bond le pont d’Arcole !Car ce génie était‖ le vainqueur d’Austerlitz ;C’était Napoléon,‖ qui, ravageant la terre,Dans son immense orgueil‖ avait rêvé de faireDes couronnes des rois‖ des jouets pour son fils !

En avant ! en avant !‖ la fanfare résonne,Par cent bouches d’airain‖ la mort s’élance et tonne,Et le champ de bataille‖ est jonché de mourants !En avant, vieux soldat !‖ quelles sont donc tes craintes ?N’entends-tu pas ces cris‖ de victoire ? — Ces plaintes,Ce monstrueux concert‖ que font des combattants ?

Napoléon est là !‖ son regard, regard d’aigle,Mesure tous les plans ;‖ il court, il vient, il règleLes chances du succès ;‖ il a vu ta valeur ;Il te fait signe, approche‖ et que ton front s’incline,Pour étancher ton sang‖ il va sur ta poitrinePoser, ô vieux soldat,‖ l’étoile de l’honneur !

Va te faire tuer‖ maintenant ; — que t’importe ?Tu jetteras encor‖ d’une voix assez forte,Un cri d’enthousiasme‖ et « Vive l’Empereur !… »Mais les rangs ennemis‖ faiblissent et s’affaissent.Leurs derniers bataillons‖ devant vous disparaissent,Napoléon encor‖ se promène vainqueur !

Mais que de morts, grand Dieu !‖ dorment dans la poussièreQui pourrait les compter ?‖ leurs corps couvrent la terre !A l’appel du clairon‖ ils ne répondront plus !Un lourd sommeil de plomb‖ pèse sur leur paupière ;Ils ne reverront plus‖ leurs parents, leur chaumière,Où depuis si longtemps‖ ils étaient attendus !

Retournons maintenant‖ à la pauvre Marie.Que fait-elle ? elle espère…‖ elle doute… elle prie !Un noir pressentiment‖ attriste son amour.— « Oh ! s’il était tué !‖ » se disait-elle, émue.Un jour, elle descend‖ en courant ; dans la rueElle avait entendu‖ comme un bruit de tambour ;

Un régiment passait.‖ — « C’est le sien, cria-t-elle,Il revient donc, enfin !‖ » Et puis, elle chancelle,Car Louis n’était pas‖ parmi tous ces soldats.Elle s’informe alors,‖ elle demande et pleure ;— « Avez-vous vu Louis ?‖ pourquoi donc à cette heureN’est-il pas avec vous ?‖ — On ne répondait pas.

— « Parlez ; dites un mot.‖ J’étais sa sœur chérie,Sa fiancée, enfin‖ le bonheur de sa vie…Vous voulez m’effrayer,‖ Messieurs ? vous avez tort ;Tenez, je ris…, parlez…‖ déjà l’heure s’écoule,Pourquoi retardez-vous‖ mon bonheur ? » — De la fouleUne voix s’éleva‖ disant : — « Louis est mort ! »

— « Mort ! » — Ce cri de l’enfant‖ fut la seule parole,Et puis elle tomba‖ pour se relever folle !Lorsque de sa mansarde‖ elle prit le chemin,Ses yeux étaient hagards ;‖ pas une plainte amèreNe sortait de sa bouche.‖ — Elle embrassa sa mèreQui quelques jours après‖ expirait de chagrin.

Oh ! comme tout était‖ changé dans la mansarde !Plus de chants, plus d’ouvrage,‖ et la lueur blafardeD’une lampe éclairait‖ tout ce morne abandon.Les voisins par pitié‖ secouraient la misèreDe Marie accroupie‖ au foyer solitaire,Et qui semblait n’avoir‖ retenu qu’un seul nom !

Parfois, on l’entendait,‖ debout à la fenêtre,Pousser un long éclat‖ de rire ; — « Il va paraître,Criait-elle aux passants,‖ — il revient aujourd’hui !Ou bien, elle arrêtait‖ un soldat au passage,Elle le regardait‖ fixement au visage,Et le laissait aller,‖ disant : — « Ce n’est pas lui ! »

Elle avait enlevé‖ dans un moment lucideSon ruban vert, hélas,‖ de tant de pleurs humide !A quoi bon désormais‖ l’emblème de l’espoir ?Seulement, et parfois,‖ aux belles amoureuses,De leur bonheur présent,‖ si fières, si joyeuses,Elle montrait un ruban noir !

1852

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
13(aabccb) 1(aabaab)
Mètre
Alexandrins surtout (83 de 12, 1 de 8)· profil 6+6, (8)
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a tremble / ensemble féminine, classiqueb serrés / assurés masculine, classiquec bataille / mitraille féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb triomphants / rangs masculine, classiquec assurance / présence féminine, classiquea parole / d’Arcole féminine, classiqueb d’Austerlitz / fils masculine, classiquec terre / faire féminine, classiquea résonne / tonne féminine, classiqueb mourants / combattants masculine, classiquec craintes / plaintes féminine, classiquea d’aigle / règle féminine, classiqueb valeur / l’honneur masculine, classiquec s’incline / poitrine féminine, classiquea t’importe / forte féminine, classiqueb l’Empereur / vainqueur masculine, classiquec s’affaissent / disparaissent féminine, classiquea poussière / terre féminine, classiqueb plus / attendus masculine, classiquea paupière / chaumière féminine, classiquea Marie / prie féminine, classiqueb amour / tambour masculine, classiquec émue / rue féminine, classiquea cria-t-elle / chancelle féminine, classiqueb soldats / pas masculine, classiquec pleure / heure féminine, classiquea chérie / vie féminine, classiqueb tort / mort masculine, classiquec s’écoule / foule féminine, classiquea parole / folle féminine, classiqueb chemin / chagrin masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea mansarde / blafarde féminine, classiqueb abandon / nom masculine, classiquec misère / solitaire féminine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquec passage / visage féminine, classiquea lucide / humide féminine, classiqueb l’espoir / noir masculine, classiquec amoureuses / joyeuses féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources