Les Caresses d’Antan, 1896· Les rubans de marie Simple Histoire
III. Ruban vert
Un mois s’est écoulé‖ depuis que dans son âmeMarie avait senti‖ brûler une autre flammeEt naître un autre amour‖ qu’elle ignorait alors.Elle avait à son tour‖ dit à Louis : — Je t’aime !Oh ! qu’il était heureux !‖ — Pour cet aveu suprêmeIl n’aurait pas voulu‖ les plus riches trésors.
Chaque jour apportait‖ des moments pleins de charmes,Et leur amour encore‖ ignorait les alarmes ;Ils s’enivraient ensemble‖ à leur félicité.Le présent était tout.‖ — L’avenir, chose obscure,Ne venait point troubler‖ leur félicité pure,Car ils n’y songeaient point‖ dans leur simplicité.
Peut-être ignorez-vous,‖ ô ma jeune lectrice…Je ne vous blâme pas‖ et je vous rends justice,Vous n’aimez pas encor.‖ — Peut-être ignorez-vousTous ces tourments… divins !‖ que l’amour fait d’une ombre ;Ces boutades et puis‖ tous ces accords sans nombre,Que suscite l’amour‖ pour peu qu’on soit jaloux ?
L’était ainsi chez eux ;‖ d’accords, brouillés encore.Et plus on est brouillé,‖ mieux après on s’adore,— C’est la règle ; — en amour‖ point d’uniformité,Un plaisir qu’on acquiert‖ sans désir est bien fade…Mais, je vous vois rougir‖ de ma sotte incartade,Veuillez me pardonner‖ cette immoralité.
Le bonheur de Louis‖ ne peut pas se décrire ;Il avait ignoré‖ jusqu’alors qu’un sourire,Un seul regard, un mot,‖ c’était là du bonheur.— « Oh ! merci, disait-il,‖ merci pour ta tendresse,Car elle a de mon cœur‖ dissipé la tristesseEt le nuage obscur‖ qui pesait sur mon cœur.
« Au seul bruit de ta voix‖ j’ai senti fuir le doute,Et prêt à succomber‖ j’ai poursuivi ma route,Car seul, abandonné,‖ moi je voulais mourir ;Chacun me repoussait !‖ — Maintenant je veux vivre ;Tu m’aimes, n’est-ce pas ?‖ Ah ! ton amour m’enivre :J’ai vécu de douleurs ;‖ je mourrai de plaisir ! »
En écoutant ces mots,‖ Marie était heureuse.Ils se voyaient une heure ;‖ heure délicieuse !La mère ne prenait‖ point garde à leur amour ;La vieillesse est toujours‖ crédule et confiante ;Et puis, ils parlaient d’elle‖ et leur flamme innocenteLui promettait aussi‖ bien du bonheur un jour.
— « Louis, tu l’aimeras ?‖ disait alors Marie. »« Je n’ai jamais connu‖ de mère dans ma vie ;Elle sera la mienne…‖ Oh ! oui, je l’aimerai !— « Nous aurons bien soin d’elle.‖ Oh ! c’est qu’elle est si bonne !Nous n’aurons pas besoin‖ de l’aide de personne ;Toi, tu travailleras,‖ moi je la soignerai.
Hélas ! un soir Louis‖ rentra triste, des larmesS’échappaient de ses yeux.‖ — « Quelles sont tes alarmes ? »Dit Marie effrayée.‖ — « Il faut partir demain,Répondit le jeune homme.‖ — « Et pourquoi donc ? — L’arméeMe réclame. » — « Soldat !‖ » fit Marie accablée,Et son front abattu‖ s’inclina sur sa main.
Il partit ! et Marie‖ en comptant les journéesAttendait son retour.‖ — Il fallait sept annéesAvant qu’il ne revînt‖ au pays, c’était long !Et l’on était alors‖ dans ces jours où la guerre,Du bruit de ses canons‖ épouvantait la terre,Où les rois pâlissaient‖ devant Napoléon !
Elle attendait toujours‖ et prenait du courage.Un bruit dans l’escalier‖ suspendait son ouvrage.Elle y courait alors :‖ — « Mon Dieu, ce n’est pas lui ! »Disait, en remontant,‖ la pauvre jeune fille.Puis elle murmurait,‖ en reprenant l’aiguille :— « Je crois que cela fait‖ juste un an aujourd’hui. »
Elle continuait :‖ — « Je veux être jolie,Je veux qu’à son retour‖ il me trouve embellie.Si Louis aujourd’hui,‖ mon Dieu, pouvait me voir,Comme il serait heureux ;‖ je suis encor plus belle ! »Chaque minute aussi‖ toujours la trouvait-elleConsultant le reflet‖ de son petit miroir.
— « Il aura l’épaulette‖ à son retour, peut-être ! »Disait la pauvre enfant,‖ courant à la fenêtrePour écouter un bruit‖ de tambours au dehors ;Il aura l’épaulette !‖ Oh ! que je serai fière ! »Elle attendait toujours‖ sans savoir, ô misère !Que la gloire souvent‖ n’escorte que les morts !
Enfin, elle attendait.‖ Tantôt triste ou joyeuse,Sombre et morne aujourd’hui,‖ demain folle et rieuse.Le seuil de sa mansarde‖ était toujours ouvert,Comme on fait pour quelqu’un‖ qu’on attend à toute heure,Ses yeux semblaient chercher‖ l’absent dans sa demeureEt dans ses cheveux blonds‖ flottait un ruban vert.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a âme / flamme féminine, classiqueb alors / trésors masculine, classiquec t’aime / suprême féminine, classiquea charmes / alarmes féminine, classiqueb félicité / simplicité masculine, classiquec obscure / pure féminine, classiquea lectrice / justice féminine, classiqueb ignorez-vous / jaloux masculine, classiquec ombre / nombre féminine, classiquea encore / s’adore féminine, classiqueb d’uniformité / immoralité masculine, classiquec fade / incartade féminine, classiquea décrire / sourire féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquec tendresse / tristesse féminine, classiquea doute / route féminine, classiqueb mourir / plaisir masculine, classiquec vivre / m’enivre féminine, classiquea heureuse / délicieuse féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquec confiante / innocente féminine, classiquea Marie / vie féminine, classiqueb l’aimerai / soignerai masculine, classiquec bonne / personne féminine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb demain / main masculine, classiquec L’armée / accablée féminine, classiquea journées / années féminine, classiqueb long / Napoléon masculine, non classiquec guerre / terre féminine, classiquea courage / ouvrage féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquec fille / l’aiguille féminine, classiquea jolie / embellie féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquec belle / trouvait-elle féminine, classiquea peut-être / fenêtre féminine, classiqueb dehors / morts masculine, classiquec fière / misère féminine, classiquea joyeuse / rieuse féminine, classiqueb ouvert / vert masculine, classiquec heure / demeure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Caresses d’Antan, Paris, ALEXANDRE GAUTHERIN, ÉDITEUR, 1847 ‒ 1896· numérisation gallica.bnf.fr· Sources