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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Étrivières, 1867‑1885· Deuxième Partie (1870-1871)

L’Âme de la Patrie

Alexandre Ducros· 12 dizains, octosyllabes, 120 vers

Je suis l’âme de la Patrie. … .Je grandis aux jours du danger,Pour vaincre et chasser l’étrangerDu sol de la France meurtrie.Vingt ans de bassesse et d’affrontVous avaient fait courber le front,Vous, dont l’Europe était jalouse.Et l’on disait avec mépris :— « Ces hommes ne sont pas les filsDes hommes de Quatre-vingt-douze !

« Où sont donc les mâles vertusDe ces vieux preneurs de bastilles,Qui, partant pieds nus, en guenilles,Bataillant et jamais battus,Aux accents de la Marseillaise,De la République Française,Couvraient de gloire le berceau !D’un bond franchissaient la frontièreEt couraient sur l’Europe entière,Liberté, planter ton drapeau ?

« Où sont-ils ces obscurs célèbres ?Dans leur suaire ensanglanté,Dort avec eux la Liberté ;L’ardent flambeau s’est fait ténèbres !Les fils, lâches, indifférents,Tendent aux chaînes des tyransLeurs mains d’où l’épée est tombée !La France, grande nation,Sous la honte et l’abjection,Comme un esclave s’est courbée ! »

Mensonge ! La France est debout !Elle dormait ; elle s’éveille !Et l’hymne sainte de Marseille,Gronde comme une mer qui bout !Et ses strophes comme des ondesImpétueuses et profondes,Montant sous les deux irrités,Par toutes les voix de la France,Jettent le cri de délivrance,Au front des rois épouvantés !

Les yeux fixés sur nos rivages,Depuis longtemps les potentats,Tremblant pour leurs propres états,Voyaient se former des orages ;Ils sentaient leurs trônes crouler,Un vent venait les ébranler,Et ce vent-là soufflait la France !La France, malgré sa torpeur,Aux rois faisait encore peur ;Elle troublait leur assurance.

Ils avaient dit : — « Égorgeons-la. »Exécuteur des hautes œuvresDes royautés, — nids de couleuvres !— Guillaume répond : — « Me voilà ! »Et sachant l’Empire sans force,Sans un boulet, sans une amorce,Dix contre un, il vint se ruerSur cette France Impériale,Que déjà de sa main fatale,Bonaparte avait su tuer !

Mais, soudain à travers la nue,Une voix terrible a crié :— « Guerre à mort ! Guerre sans pitié !Guillaume, ton heure est venue !Pour combattre tes bataillons,Pour les coucher dans les sillonsComme les blés mûrs dans la plaine,Regarde accourir triomphants,Les fiers, les généreux enfantsDe la France Républicaine !

Il luit enfin le jour si beau,Le jour des saintes représailles,Où des pierres de nos murailles,Nous te bâtirons un tombeau !Guillaume, où sont tes arrogances,Tes hauts faits, tes lâches vaillances ?Que font tes reitres insolents,Tueurs d’enfants, bourreaux de femmes,Égorgent-ils, soldats infâmes,Quelques vieillards à cheveux blancs ?

Qu’ils viennent donc ! — Paris se lève !Pleuvez boulets et biscaïens !C’est fête pour les citoyens ;Paris a ressaisi son glaive !Sublimes abnégations !Qu’importe les privations ?Il faut que l’Europe pâlisseDevant Paris prêt au combat,Et criant aux hommes d’État :— « Guerre ! guerre ! pas d’armistice ! »

Citoyens, prenez vos fusils ;Femmes, enfants, prenez des pierres !Que tout soit armes meurtrières,Et le salpêtre et les outils !Levez-vous ! ruez-vous en foule !Il faut, ou que Paris s’écroule,Ou que le Prussien détesté,Affreuse horde germanique,A coups de canon… ou de trique,De notre sol soit rejeté !

En avant, citoyens ! Courage !Que les drapeaux flottent au vent !La mesure est comble ! en avant !Assez de honte, assez d’outrage !Prussiens, Saxons et BavaroisConnaîtront les pâles effrois,Et les terreurs et les alarmes !Ils crieront devant nos succès ;— « La victoire tourne au Français,Puisque Paris a pris les armes ! »

O Guillaume, tu te vantaisDe réduire la Grande Ville !O Roi ! fanatique imbécile,De nous vaincre tu te flattais ?Irrité de notre défense,Invoque donc ta providence,Brute mystique, roi félon !Tu peux envoyer tes cohortes,Guillaume, pour t’ouvrir nos portes,Nous n’avons plus Napoléon !

Paris, 17 novembre 1870, étant de service au bastion.

Versification

Forme
12 dizains (dizains)
Rimes
12(abbaccdeed)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
12 dizains
Mots à la rime
a Patrie / meurtrie féminine, classiqueb danger / l’étranger masculine, classiquec d’affront / front masculine, classiqued jalouse / Quatre-vingt-douze féminine, classiquee mépris / fils masculine, classiquea vertus / battus masculine, classiqueb bastilles / guenilles féminine, classiquec Marseillaise / Française féminine, classiqued berceau / drapeau masculine, classiquee frontière / entière féminine, classiquea célèbres / ténèbres féminine, classiqueb ensanglanté / Liberté masculine, classiquec indifférents / tyrans masculine, classiqued tombée / courbée féminine, classiquee nation / l’abjection masculine, classiquea debout / bout masculine, classiqueb s’éveille / Marseille féminine, classiquec ondes / profondes féminine, classiqued irrités / épouvantés masculine, classiquee France / délivrance féminine, classiquea rivages / orages féminine, classiqueb potentats / états masculine, classiquec crouler / ébranler masculine, classiqued France / assurance féminine, classiquee torpeur / peur masculine, classiquea Égorgeons-la / voilà masculine, classiqueb œuvres / couleuvres féminine, classiquec force / amorce féminine, classiqued ruer / tuer masculine, classiquee Impériale / fatale féminine, classiquea nue / venue féminine, classiqueb crié / pitié masculine, classiquec bataillons / sillons masculine, classiqued plaine / Républicaine féminine, classiquee triomphants / enfants masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb représailles / murailles féminine, classiquec arrogances / vaillances féminine, classiqued insolents / blancs masculine, classiquee femmes / infâmes féminine, classiquea lève / glaive féminine, classiqueb biscaïens / citoyens masculine, classiquec abnégations / privations masculine, classiqued pâlisse / d’armistice féminine, classiquee combat / d’État masculine, classiquea fusils / outils masculine, classiqueb pierres / meurtrières féminine, classiquec foule / s’écroule féminine, classiqued détesté / rejeté masculine, classiquee germanique / trique féminine, classiquea Courage / d’outrage féminine, classiqueb vent / avant masculine, classiquec Bavarois / effrois masculine, classiqued alarmes / armes féminine, classiquee succès / Français masculine, classiquea vantais / flattais masculine, classiqueb Ville / imbécile féminine, classiquec défense / providence féminine, classiqued félon / Napoléon masculine, classiquee cohortes / portes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources