Les Étrivières, 1867‑1885· Deuxième Partie (1870-1871)
Le Maréchal Lebœuf
Ministre de la Guerre
Tu n’échapperas pas‖ au fouet de ma satire,Et mes vers te flagelleront.Comme avec un fer rouge,‖ ô laquais de l’empire,L’ïambe marquera ton front.Moi, l’enfant ignoré‖ du peuple qu’on bafoue,Que trop longtemps on a meurtri,Je te prends au collet,‖ moi seul, et je te cloue,Toi, maréchal, au pilori !Allons, ne parle pas,‖ ne bouge pas ; — écoute !D’autres, comme toi détestés,Attendent que mon vers‖ leur sonne sur la routeL’heure des dures vérités.Le Décret qui te fit‖ Maréchal et MinistreNous gardait des deuils infinis !Ton maître, en le signant,‖ ton empereur sinistre,Voulait servir nos ennemis.
Et si la France encor porte la tête haute,C’est que ses fils sont des héros,Qu’ils combattent quand même !‖ et ce n’est pas ta faute,Si toujours flottent nos drapeaux !Toi ! Maréchal de France !‖ un titre qu’on renomme !Au fond de sa tombe accoudé,Turenne, s’indignant,‖ a dit : — « Quel est cet homme ? »En te montrant au grand Condé.Toi ! Maréchal de France !‖ un si glorieux grade,A toi, meneur de cotillons,Ministre courtisan :‖ soldat de la parade,Dans les impériaux salons !Ah ! vraiment, c’est bouffon‖ à force d’être ignoble !Ternir ainsi, parodierQuelque chose de grand,‖ quelque chose de noble ;Changer les lauriers en fumier !Au raoût de la Cour,‖ dire entre deux quadrilles,D’un ton superbe et triomphant :Louis est ennuyé‖ de recompter ses billes,Nous allons amuser l’enfant.De la guerre il n’a vu‖ rien qu’un vain simulacre,Montrons au futur Souverain« Une bataille en règle.‖ » — Et montrer un massacreDe notre armée au bord du Rhin !Et nous comptions sur toi,‖ le soldat intrépide,Car chaque goutte de ton sangJalonnait le chemin‖ glorieux et rapide,Où tu parvins au plus haut rang.Mais tu fermas les yeux‖ quand tu te vis au faite,Et, lorsque au bruit des instruments,Convives de la Cour,‖ tu dirigeais la fête,Que t’importaient les Allemands,Et ce que l’on tramait‖ à Berlin, — les manœuvres,Où, dans sa stupide candeur,Pris dans les nœuds gluants‖ des Germaines couleuvres,S’agitait notre ambassadeur ?Puis, quand ton empereur‖ comme un sot pris au piègeQue le roi Teuton lui tendait,Avec maître Ollivier, ministre au cœur de liège ;Vous tous, que la honte attendait ;Vous dites au Pays :‖ — « l’Allemagne démente,Insulte la France. — Demain,Pour courir châtier‖ l’Allemagne insolente,Nos soldats seront en chemin. »Et lorsque le Pays‖ stupéfait vous demande :— « Pour la guerre, sommes-nous prêts ? »Cynique tu réponds :‖ — « Oui, que nul n’appréhendeLe repentir, ni les regrets ;Nos arsenaux sont pleins‖ de bonnes mitrailleusesEt de canons et de boulets ;De nos vieux régiments,‖ phalanges glorieusesTous les effectifs sont complets ;Il ne nous manque rien ;‖ pas un grain de salpêtre !Nos magasins d’habillementsRegorgent. — Sachez-le,‖ — pas un bouton de guêtreNe manque à nos équipements ! »Mensonge criminel !‖ — Criminelle démenceQui met le Pays en péril !A Wissembourg déjà‖ le désastre commence,Hélas ! où s’arrêtera-t-il ?
Pour te juger, les mots‖ manquent à la parole.Allons, Maréchal… du « bouton »,Viens là, — tourne le dos‖ et que sur ton épaule,La France brise ton Bâton !
Paris, 17 août 1870.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 20[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a satire / l’empire féminine, classiqueb flagelleront / front masculine, classiquea bafoue / cloue féminine, classiqueb meurtri / pilori masculine, classiquea écoute / route féminine, classiqueb détestés / vérités masculine, classiquea Ministre / sinistre féminine, classiqueb infinis / ennemis masculine, classiquea haute / faute féminine, classiqueb héros / drapeaux masculine, classiquea renomme / homme féminine, classiqueb accoudé / Condé masculine, classiquea grade / parade féminine, classiqueb cotillons / salons masculine, classiquea ignoble / noble féminine, classiqueb parodier / fumier masculine, classiquea quadrilles / billes féminine, classiqueb triomphant / l’enfant masculine, classiquea simulacre / massacre féminine, classiqueb Souverain / Rhin masculine, classiquea intrépide / rapide féminine, classiqueb sang / rang masculine, classiquea faite / fête féminine, classiqueb instruments / Allemands masculine, classiquea manœuvres / couleuvres féminine, classiqueb candeur / ambassadeur masculine, classiquea piège / liège féminine, classiqueb tendait / attendait masculine, classiquea démente / insolente féminine, classiqueb Demain / chemin masculine, classiquea demande / n’appréhende féminine, classiqueb prêts / regrets masculine, classiquea mitrailleuses / glorieuses féminine, classiqueb boulets / complets masculine, classiquea salpêtre / guêtre féminine, classiqueb d’habillements / équipements masculine, classiquea démence / commence féminine, classiqueb péril / s’arrêtera-t-il masculine, classiquea parole / épaule féminine, classiqueb bouton / Bâton masculine, équivalente
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources