Les Étrivières, 1867‑1885· Première partie (1867-1870)
Néro
Oraison funèbre du chien de Napoléon III
Néro n’est plus ! pleurez Néro !Les cent voix de la Renommée,Sur sa tombe à peine fermée,Disent comme un funèbre écho ;Néro n’est plus ! pleurez Néro !L’Europe entière est informée,Que le trépas, cruel bourreau,A mis fin à sa destinée !…Néro n’est plus ! pleurez Néro !
Qui donc remplacera Néro ?C’était un noble caractère ;Il savait tout voir et se taire,Muet comme un poisson dans l’eau.Qui donc remplacera Néro ?Qu’en prévision de la guerre,On réformât guêtre… et shako,Il n’en touchait aucun salaire.Qui donc remplacera Néro ?
Il avait du bon sens, Néro ;Il prenait en pitié les hommes,Et certes, tous, tant que nous sommes,Nous n’allons pas à son niveau ;Il avait du bon sens, Néro !Quand son maître, à travers royaumes,S’en allait conquérir… zéro !Il ne calculait point les sommes,Il avait du bon sens, Néro !
Il vivait tranquille, Néro,Modeste autant que philosophe,Toujours vêtu de même étoffe,Qu’il fit vilain ou qu’il fit beau,Il vivait tranquille, Néro.Il n’eut point bravé l’apostrophe.Pour avoir simarre ou manteau,Exempt aussi de catastrophe,Il vivait tranquille, Néro !
Comme il était surpris, Néro,Quand il voyait monter, descendre,Des gens empressés de se rendre,A l’appel d’un titre nouveau,Comme il était surpris, Néro !Pour lui tous avaient la voix tendre.On l’eût baisé sur le… museau,Si le maître eût pu voir, entendre !Comme il était surpris, Néro !
Il aimait son maître, Néro,Sans savoir ce qu’était son maître !Et, seul, il l’aimait sans connaître,Quelle pourpre frôlait sa peau !Il aimait son maître, Néro !Les courtisans aiment, peut-être,Pour un parchemin, un lambeau,Qui pourra tenir lieu d’ancêtre…Il aimait son maître, Néro !
Il était fidèle, Néro !Fidèle comme un terre-neuve.Seul, un chien peut offrir la preuve,D’un dévoûment si grand, si beau !Il était fidèle, Néro !De l’hymen subit-il l’épreuve ?En alluma-t-il le flambeau ?…Ah ! dans ce cas plaignons sa veuve…Il était fidèle, Néro !
Néro n’est plus ! pleurez Néro !Déjà la terre le recouvre,Et pour lui l’éternité s’ouvreAvec les portes du tombeau !Néro n’est plus ! pleurez Néro !Devant la mort, qu’on se découvre ;Elle rit du sort le plus beau !…Le Cent-Garde qui veille au Louvre,N’en a point défendu Néro !
Paris, 9 Juin 1868.
Versification
- Forme
- 8 neuvains (neuvains)
- Rimes
- 8(abbacdcdc)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 8 neuvains
- Mots à la rime
- a Néro / écho masculine, classiqueb Renommée / fermée féminine, classiquec Néro / bourreau masculine, classiqued informée / destinée féminine, classiquec Néro masculine, classiqueb caractère / taire féminine, classiquea l’eau / Néro masculine, classiqued guerre / salaire féminine, classiquec shako / Néro masculine, classiquea Néro / niveau masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquec Néro / zéro masculine, classiqued royaumes / sommes féminine, classiqueb philosophe / étoffe féminine, classiquea beau / Néro masculine, classiqued l’apostrophe / catastrophe féminine, classiquec manteau / Néro masculine, classiquea Néro / nouveau masculine, classiqueb descendre / rendre féminine, classiquec Néro / museau masculine, classiqued tendre / entendre féminine, classiqueb maître / connaître féminine, classiquea peau / Néro masculine, classiqued peut-être / d’ancêtre féminine, classiquec lambeau / Néro masculine, classiquea Néro / beau masculine, classiqueb terre-neuve / preuve féminine, classiquec Néro / flambeau masculine, classiqued l’épreuve / veuve féminine, classiqueb recouvre / s’ouvre féminine, classiquea tombeau / Néro masculine, classiqued découvre / Louvre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources