Les Étrivières, 1867‑1885· Deuxième Partie (1870-1871)
Nous avons la Guerre !!!
Ces mots ont retenti‖ comme un coup de tonnerre,Dans un ciel limpide et serein :— « A la Prusse la France‖ a déclaré la guerre ;Nos troupes marchent vers le Rhin. »Loin de nous les terreurs‖ et les vaines alarmes,La victoire aime nos drapeaux…Mais combien d’orphelins‖ et de veuves en larmes,Prieront pour des morts sans tombeaux !La guerre ! quelle affreuse‖ et quelle horrible choseDevions-nous la revoir encor ?Et faudra-t-il toujours,‖ mon Dieu, que l’homme arrose,Avec du sang les moissons d’or !
Des fils des vieux Teutons‖ la horde envahissante,Fuyant un ciel noir de frimas,Comme vers un Éden‖ depuis longtemps errante,Émigré vers de doux climats ;Elle vient, flot pressé,‖ sur nos rives fécondes,Cherchant de nouveaux horizons,Cueillir la grappe d’or‖ qui pend aux treilles blondes,Et les trésors de nos saisons.C’est là ce qu’elle veut ;‖ le soleil et la vigne,Et de nos filles la beauté.Voici déjà longtemps‖ que son œil les désigneA sa sombre brutalité.La horde devint peuple‖ et ce peuple, naguère,Dans son ambition rêvaDe devenir empire,‖ et le sort de la guerreLe lui promit à Sadowa !
A quoi donc songeais-tu,‖ toi, Louis Bonaparte,Toi, qui fais trembler un faubourg,A quoi donc songeais-tu,‖ quand le poing sur la carte,Hohenzollern volait Hapsbourg ?C’est alors qu’il fallait‖ de l’ogre insatiable,Bornant les appétits cachés,Lui crier : — « C’est assez !‖ » et renverser la tableOù l’on découpait les Duchés.Certes, tu le pouvais‖ sans combats ni batailles,Tu n’avais qu’à dire : — « Je veux ! »Et Guillaume effaré‖ rentrait dans ses murailles,Sans nous promettre à ses neveux !
Mais aujourd’hui le sang‖ doit couler dans nos plainesAu bruit des longs canons d’airain,Pour arrêter l’essor‖ des phalanges hautaines,Qui déjà campent sur le Rhin !Il le faut ?… En avant !‖ — C’est par ton incurie,Que la France vole aux combats…Non pas ta France, à toi,‖ mais la Mère Patrie,Qu’au Deux-Décembre tu sabras !Oui, nous la défendrons‖ cette France adorée,Que tu souillas, que tu meurtris,Nous la ferons surgir‖ grande, régénérée,Aux regards des peuples surpris.Et puisque entre tes mains‖ un barbare l’insulte,Eh ! bien, nous te la reprendrons,Nos cœurs seront son temple,‖ et notre amour son culte,Et pour Elle, tous, nous mourrons !Oui, tous ! sache-le bien,‖ ceux-là que tes séides,Le Huit-Mai poussaient au scrutin,Ont enfin reconnu‖ tes vœux liberticidesEt ta fourberie, ô Scapin !Tes Préfets leur disaient :‖ — « Paix durable et certaine,Si les Oui triomphent des Non. »Deux mois sont écoulés,‖ rien que deux mois à peine,Et déjà gronde le canon !Les as-tu bien dupés‖ ces électeurs crédules ?Comme tu riais d’eux, tout bas !Ils n’étaient que poltrons,‖ tu les fis ridicules,Ils ne te pardonneront pas.Car les vieux répétaient :‖ — « Notre tâche est finie,A nous le doux repos du soir,Mais nos fils poursuivront‖ cette tâche bénie,Eux, notre orgueil ; eux, notre espoir ! »Les mères murmuraient :‖ — « Quand du champ qu il féconde,Mon fils viendra se reposer,Je mettrai sur son front‖ que la sueur inonde,Un doux et maternel baiser ! »Tout en filant le lin,‖ les belles jeunes filles,Disaient : — « Vienne Pâque ou Noël,Et celui qui m’attend,‖ le soir, sous les charmilles,Me fera sa femme à l’autel ! »
Mais, adieu les moissons,‖ adieu les fiançailles ;Le saint travail, le pur amour !N’est-ce pas le clairon,‖ le clairon des batailles,Qui se mêle au bruit du tambour ?Que ces champs soient déserts,‖ ces garçons, qu’on les prenneSous l’escorte d’un caporal ;Telle est la sanction‖ et la loi souveraineDu Plébiscite Impérial !Le hameau désolé‖ croit s’éveiller d’un songe,Il est en proie à la terreur,Il crâche ces deux mots :‖ — « Trahison et mensonge !A la face de l’Empereur.Le voilà démasqué.‖ La France tout entière,A cette heure le connaît bien !Un peuple frémissant‖ regarde à la frontière,Mais ce peuple n’est pas le sien !Que nous fait Bonaparte‖ à cette heure suprême,Où la Patrie est en danger ?Plût à Dieu que pour nous,‖ pour nous et pour lui-même,Cet homme nous fût étranger.
Mais déjà l’ennemi‖ là-bas dresse sa tente.Allons ! Le sort en est jeté !Dans le camp des Germains‖ répandons l’épouvante,Marchons à l’immortalité.O France ! ô doux pays !‖ ton souffle nous anime,Ton nom fait palpiter nos cœurs !O France ! ô doux pays‖ de vaillance sublime,Le monde a vu tes fils vainqueurs.Ils s’arment, mais pour toi,‖ France, mère chérie !Non pour un pouvoir détesté ;Ils sont prêts à mourir‖ pour toi, Sainte Patrie ;Sol sacré de la Liberté !
Paris, 16 juillet 1870. jour de la déclaration de guerre, lue au Sénat par M.de Grammont et à la Chambre des Députés par M. Émile Ollivier.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 28[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (56 de 8, 56 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a tonnerre / guerre féminine, classiqueb serein / Rhin masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb drapeaux / tombeaux masculine, classiquea chose / arrose féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea envahissante / errante féminine, classiqueb frimas / climats masculine, classiquea fécondes / blondes féminine, classiqueb horizons / saisons masculine, classiquea vigne / désigne féminine, classiqueb beauté / brutalité masculine, classiquea naguère / guerre féminine, classiqueb rêva / Sadowa masculine, classiquea Bonaparte / carte féminine, classiqueb faubourg / Hapsbourg masculine, classiquea insatiable / table féminine, classiqueb cachés / Duchés masculine, classiquea batailles / murailles féminine, classiqueb veux / neveux masculine, classiquea plaines / hautaines féminine, classiqueb d’airain / Rhin masculine, classiquea incurie / Patrie féminine, classiqueb combats / sabras masculine, classiquea adorée / régénérée féminine, classiqueb meurtris / surpris masculine, classiquea l’insulte / culte féminine, classiqueb reprendrons / mourrons masculine, classiquea séides / liberticides féminine, classiqueb scrutin / Scapin masculine, classiquea certaine / peine féminine, classiqueb Non / canon masculine, classiquea crédules / ridicules féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea finie / bénie féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea féconde / inonde féminine, classiqueb reposer / baiser masculine, classiquea filles / charmilles féminine, classiqueb Noël / l’autel masculine, classiquea fiançailles / batailles féminine, classiqueb amour / tambour masculine, classiquea prenne / souveraine féminine, classiqueb caporal / Impérial masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb terreur / l’Empereur masculine, classiquea entière / frontière féminine, classiqueb bien / sien masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb danger / étranger masculine, classiquea tente / l’épouvante féminine, classiqueb jeté / l’immortalité masculine, classiquea anime / sublime féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea chérie / Patrie féminine, classiqueb détesté / Liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources