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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Étrivières, 1867‑1885· Première partie (1867-1870)

Le vieux Patriote à ses Petits-fils

Alexandre Ducros· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

Mes fils ! — voici longtemps‖ que regardant la France,Je pleure ! — Mais toujours‖ je regarde et j’attends.Je dis : — Elle viendra‖ l’heure de délivrance ;Le soleil brillera‖ sur la nuit de vingt ans.

Nous ne resterons pas‖ sous le joug qui nous pèse ;Bientôt l’aube luira :‖ bientôt dans les faubourgs,Nous entendrons gronder‖ la vieille Marseillaise,Et de la liberté‖ nous suivrons les tambours.

J’attends !… j’attends toujours !‖ et l’heure fuit rapide,Et vous restez cloués‖ sous le joug et l’affront ;Plus rien ne vibre en vous,‖ nul espoir ne vous guide,Vous braillez un moment‖ puis vous courbez le front.

Jamais entre vos mains‖ un fusil ne remue ;Jamais vous n’avez dit :‖ — « Si nous voulions, pourtant ? »Il suffit d’un sergot‖ au détour d’une rue,Pour vous faire pâlir‖ et rentrer à l’instant.

Ah ! sur vos pères morts‖ si Dieu soufflait la vie !S’ils voyaient à travers‖ les débris du cercueil,Leurs fils abâtardis,‖ postérité flétrie,Encenser d’un César‖ le ridicule orgueil ;

Ils crieraient à la mort :‖ — « Avec ta froide étreinte,Pousse-nous plus avant‖ dans l’éternel repos,Car c’est le dernier jour‖ de la liberté sainte,Car nos fils sans vigueur‖ ont fait honte à nos os ! »

Enfants dégénérés‖ vous êtes sans courage,Car, moi, je me souviens‖ que vieillard, jouvenceau,Au cri de liberté‖ chacun quittait l’ouvrage,Pour courir l’arme au bras,‖ la cocarde au chapeau.

Cependant nos travaux‖ activaient l’industrie,Et la rouille jamais‖ ne tachait notre outil !Mais, soldats-citoyens,‖ au cri de la patrie,On posait le marteau‖ pour prendre le fusil !

Par des exploits fameux‖ nous comptions nos journées,Les rois à notre aspect‖ connaissaient les effrois.Nous prenions leurs palais,‖ troupes déguenillées,Pour poser nos pieds nus‖ sur les tapis des rois !

Quand les tambours battaient‖ leurs marches triomphales,Nous allions en avant‖ d’un bond précipité ;Sous les drapeaux au vent‖ déchirés par les balles,On tombait en criant :‖ — « C’est pour la liberté ! »

Mais vous, que faites-vous ?‖ et que savez-vous faire ?Sinon vivre et jouir,‖ énervés du sérail !Vous regardez passer,‖ calmes et sans colère,Ces loups que vous gardez‖ au milieu du bercail ;

Ils doublent le labeur ;‖ — le salaire, ils l’abaissent ;Pour eux les meilleurs vins‖ et la fleur des grands blés,De la sueur du peuple,‖ en un mot, ils s’engraissent,Et vous ne dites rien ;‖ — vous êtes muselés !

Un seul homme vous tient ;‖ la peur vous enveloppeAlors que nous, mordieu !‖ sans souliers et sans pain,Mais libres ! mais vainqueurs !‖ Nous faisions en Europe,Pâlir les rois devant‖ le Peuple-Souverain !

Vingt ans vous ont gâtés !‖ — Le Coupon et la Rente,Chez vous parlent plus haut‖ que l’amour du pays,De plaisir et de luxe‖ une soif dévorante,Vous étrangle le cœur !‖ Vous n’êtes pas nos fils !

Vous n’êtes pas nos fils !‖ — nous prenions des Bastilles,Mais vous quel noble but‖ enflamme votre essor ?Vous brillez sur le turf,‖ dans les boudoirs de filles,Votre champ de bataille‖ est à la Maison d’or !

Que vous importe à vous‖ les destins de la France ?D’un passé glorieux‖ si le pays est veuf ?Et si l’Europe rit,‖ voyant la différence.De nos Petits-Crevés‖ aux conscrits de l’an neuf ?

Allons ! sus ! Levez-vous !‖ que la trompette sonne !Pour ressaisir vos droits‖ chaque instant est compté,Sous vos coups redoublés‖ faites crouler un trône ;Jetez aux quatre-vents‖ l’Empire détesté !

Ne craignez pas la mort‖ et vous serez vos maîtres.Mourir pour son pays‖ est-il un sort plus beau ?Vive la liberté !‖ — marchez ! et vos ancêtresJoyeux applaudiront‖ du fond de leur tombeau !

Paris, 15 juin 1870.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a France / délivrance féminine, classiqueb j’attends / ans masculine, classiquea pèse / Marseillaise féminine, classiqueb faubourgs / tambours masculine, classiquea rapide / guide féminine, classiqueb l’affront / front masculine, classiquea remue / rue féminine, classiqueb pourtant / l’instant masculine, classiquea vie / flétrie féminine, classiqueb cercueil / orgueil masculine, classiquea étreinte / sainte féminine, classiqueb repos / os masculine, classiquea courage / l’ouvrage féminine, classiqueb jouvenceau / chapeau masculine, classiquea l’industrie / patrie féminine, classiqueb outil / fusil masculine, classiquea journées / déguenillées féminine, classiqueb effrois / rois masculine, classiquea triomphales / balles féminine, classiqueb précipité / liberté masculine, classiquea faire / colère féminine, classiqueb sérail / bercail masculine, classiquea l’abaissent / s’engraissent féminine, classiqueb blés / muselés masculine, classiquea enveloppe / Europe féminine, classiqueb pain / Peuple-Souverain masculine, classiquea Rente / dévorante féminine, classiqueb pays / fils masculine, classiquea Bastilles / filles féminine, classiqueb essor / d’or masculine, classiquea France / différence féminine, classiqueb veuf / neuf masculine, classiquea sonne / trône féminine, classiqueb compté / détesté masculine, équivalentea maîtres / ancêtres féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources