Les Étrivières, 1867‑1885· Deuxième Partie (1870-1871)
On ne l’a pas salué !
Il passait à cheval‖ sur la place publique,L’homme aux yeux glauques et vitreux.Les citadins groupés‖ au seuil de leur boutique,Des Prussiens devisaient entre eux.Les cafés étaient pleins‖ jusque sur la terrasse.Chacun désertant les travaux,Pour avoir des détails‖ venait suivre à la trace,Les nouvelles dans les journaux.La place était un club ;‖ la borne une tribune,Tout le monde était orateur,Pour louer nos soldats‖ trahis par la fortune,Moins encor que par l’Empereur !Il passait à cheval,‖ l’envoyeur à Cayenne,Le pourvoyeur de Lambessa.Comme à sa puanteur‖ on devine l’hyène.Le peuple ainsi le devina.Mais sans le saluer‖ tous gardèrent leur place,Tournant la tête, seulement,Quelqu’un dit : — « Ce n’est rien ;‖ c’est l’Empereur qui passe. »Et nul ne fit un mouvement.Et l’homme, dont l’orgueil‖ avait couvert de boueLe juste orgueil des citoyens,Sentit que le mépris‖ le frappait à la joueChaude encor de soufflets Prussiens.Et d’un regard oblique‖ interrogeant l’escorte,Qui chevauchait à son côté,Il sembla demander‖ comment de cette sorte,L’Empereur était insulté !Il osa s’étonner‖ de trouver froide et morne,Une ville devant ses pas ;Quoi ! nul cri ne partait‖ du seuil ou de la borne ?La foule n’applaudissait pas ?Si nul bravo pour toi‖ dans la cité Lorraine,N’est parti des voix et des cœurs,C’est que tu n’avais pas,‖ comme aux bords de la Seine,Tes escouades de claqueurs ;C’est que tu n’avais pas‖ tes argousins sinistres,Qui, travestis, suivent ton char,Ceux qui vont émarger‖ sur de honteux registres,L’argent de leur : « Vive César ! »C’est que tu n’avais pas‖ tes Calebs de la Chambre,Trouvant tout bien, trouvant tout beau,Et qui, pour couronner‖ l’horrible Deux-Décembre,Cherchent un autre Waterloo !Napoléon eut peur !‖… Un long frisson de glaceFigea la moelle dans ses os,Car le peuple d’hier,‖ il le vit populace,Et l’Empire en mille morceaux !Il vit autour de lui‖ se faire un vide immense ;Le tout-puissant se trouva seuil !L’Aigle devint chouette,‖ et le trône potence,Et la pourpre devint linceul !L’horrible vision !‖ — Sa main, de sang trempée,S’offrit soudain à son regard,Il s’aperçut alors‖ qu’en place d’une épée,Sa main ne tenait qu’un poignard !Et des morts surgissaient‖ du fond des noirs abîmes,Qui toujours rejetaient des morts !Puis une voix disait :‖ « César ! compte tes crimes,Et connais enfin les remords ! »Mais tous ces trépassés‖ sortant de l’ossuaire,Avaient comme un rayonnement ;Une invisible main‖ transformait leur suaireEn un nuptial vêtement !Ils redisaient en chœur :‖ — « Que chacun précipiteSes pas, du val à la cité.Accourez, nations !‖ la France ressuscitePour épouser la Liberté ! »
La vision cessa.‖ — Baissant alors la tête,Napoléon, pâle, accablé,Ne vit autour de lui‖ que la foule muette,Et dans son cœur il fut troublé.Et lui qu’hier encor‖ on appelait : Auguste !Comprit que tout était fini.Le bandit murmura‖ comme autrefois le Juste :— « Eli ! Lama ! Sabachtani ! »Une autre voix passa‖ qui disait : — « Anathème !Dieu ne t’a pas abandonné,Et son nom dans ta bouche‖ est un nouveau blasphème,Va, maudit ! Il t’a condamné ! »
Paris, 10 Août 1870.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6+6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources