Les Étrivières, 1867‑1885· Deuxième Partie (1870-1871)
Sous une Pluie d’obus
Eh ! bien, quoi de nouveau,‖ citoyens ? — Sur ma coucheOù la douleur me tient , j’entends le bruit farouche,Des canons de Guillaume‖ auxquels sur le rempartLes nôtres font chorus ;‖ l’éclair luit, le coup part ;L’obus siffle dans l’air,‖ décrit sa parabole,Et je suis du regard‖ la terrible auréole,Qu’au front des monuments,‖ dans l’ombre de la nuit,Jettent l’obus qui passe‖ et la bombe qui suit !
A quoi songent-ils donc,‖ ces destructeurs de villes ?Ces hordes de bandits ?‖ A nous vaincre ? — Imbéciles !Faites pleuvoir le soufre‖ et prodiguez le fer,Comptez sur la famine‖ et comptez sur l’hiver ;Le soufre ni le fer,‖ l’hiver ni la famine,N’effraieront point Paris,‖ ce Paris qui s’obstineEt qui vous exaspère.‖ — Acharnez-vous sur lui !Hier c’était Capoue‖ et c’est Sparte aujourd’hui !
Il faut que ces gens-là —‖ ces brutes, veux-je dire,— Soient saisis de vertige‖ et frappés du délire,Pour croire que Paris,‖ comme Sedan et Metz,Peut tomber un moment‖ en leur pouvoir ! — Jamais !Nos soldats ne sont plus‖ quand sonnent les dianes,Des lions valeureux‖ commandés par des ânes,Et puis nous n’avons plus‖ pour livrer nos soldats,Cartouche-Bonaparte‖ et Bazaine-Judas !
Croyez-vous, citoyens,‖ que le sire GuillaumeReprenne le chemin‖ qui mène à son royaume ?Ne va-t-il pas, ainsi‖ qu’Ulysse aux temps anciens,Avant que de rejoindre‖ et retrouver les siens,Errant, abandonné‖ par ses frères d’Europe,N’embrasser que bien tard‖ Augusta-Pénélope,Qui fait, défait, refait,‖ en proie à la terreur,De ses doigts amaigris‖ un manteau d’Empereur ?
Un manteau d’Empereur ?‖… celui de Charlemagne !Il est brisé dans l’œuf l’Empire d’Allemagne !Tisse, vieille Augusta ;‖ tisse et retisse encor,Pour ton César Germain‖ la pourpre aux franges d’or.Tisse, tisse toujours !‖ — seulement prends bien garde,Que dans un vain labeur‖ ton soin ne se hasarde,Et qu’enfin cette pourpre,‖ ou ce manteau d’orgueil,Ne serve à ton époux‖ de funèbre linceuil !
Tisse donc ! tisse à l’ogre‖ un rouge et long suaire !Il n’aura même pas‖ sa place à l’ossuaire,Ni lui ni ses soldats !‖ Pas un ne reverraLe pays des aïeux ;‖ — la Seine porteraLeurs corps morts à la mer‖ et la mer aux abîmes !L’océan sera peu‖ pour laver tant de crimes !En vain les nations‖ à l’écho du chemin,Demanderont où fut‖ la tombe des Germains !
Ah ! vous êtes entrés‖ superbes d’assuranceSur le sol généreux,‖ sur la terre de France ?Vous n’en sortirez pas‖ vivants, je vous le dis !Vous n’en sortirez pas,‖ entendez-vous, bandits ?Vous n’en sortirez pas,‖ entendez-vous, infâmes ?Allons, brûlez, tuez‖ les enfants et les femmes ;Répandez devant vous‖ l’horreur et le trépas…Ah ! vous êtes entrés ?‖… Vous ne sortirez pas !
Cette terre vous tient,‖ vous mange, vous dévore !Ah ! si vous le pouviez,‖ s’il était temps encore,Comme tournant le dos‖ vous iriez lâchementMettre entre vous et nous‖ votre Rhin Allemand,Et voir si Bourbaki‖ vous battant à cette heure,Ne foule pas du pied‖ l’Allemagne qui pleure ;Si Belfort débloqué‖ n’a pas dans les sillons,Couché de Meklembourg‖ les rouges bataillons
Tandis que vos obus‖ viennent trouer un dôme,Chanzy tient Frédéric‖ acculé sous Vendôme ;Faidherbe vous menace‖ et le jeune Cremer,Pousse au-devant de vous‖ une forêt de fer !Tel Inverness jadis‖ vit sa forêt mouvante,Dans le camp de Macbeth‖ apporter l’épouvante.Elle avance toujours‖ et de ses flancs il sort,Comme un vent de malheur,‖ comme un souffle de mort !
Vous êtes condamnés ;‖ la justice éternelle,N’aurait en se voilant‖ qu’à replier son aile,Tigres ! si vous pouviez‖ avec impunité,Poursuivre vos complots‖ de lèse-humanité !Non ! par le Dieu vivant !‖ pas de miséricorde !On lutte avec un peuple ;‖ on massacre une horde.Pour le salut commun‖ qu’importe le moyen ;On égorge et l’on tue‖ et tout est juste et bien !
Oui, vous périrez tous !‖ ce sera la tuerie,Le carnage effrayant,‖ la grande boucherie,Ni grâce, ni pitié ;‖ ni merci, ni pardon ;La pierre, le couteau,‖ la dent, tout sera bon !Et nous crierons, après‖ la sanglante besogne ;— « Venez, corbeaux ! Mangez ;‖ voilà de la charogne ! »
Paris, 19 Janvier 1871.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 distiques
- Mots à la rime
- a couche / farouche féminine, classiqueb rempart / part masculine, classiquea parabole / auréole féminine, classiqueb nuit / suit masculine, classiquea villes / Imbéciles féminine, classiqueb fer / l’hiver masculine, classiquea famine / s’obstine féminine, classiqueb lui / aujourd’hui masculine, classiquea dire / délire féminine, classiqueb Metz / Jamais masculine, classiquea dianes / ânes féminine, classiqueb soldats / Bazaine-Judas masculine, classiquea Guillaume / royaume féminine, classiqueb anciens / siens masculine, classiquea d’Europe / Augusta-Pénélope féminine, classiqueb terreur / d’Empereur masculine, classiquea Charlemagne / d’Allemagne féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea garde / hasarde féminine, classiqueb d’orgueil / linceuil masculine, classiquea suaire / l’ossuaire féminine, classiqueb reverra / portera masculine, classiquea abîmes / crimes féminine, classiqueb chemin / Germains masculine, non classiquea d’assurance / France féminine, classiqueb dis / bandits masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb lâchement / Allemand masculine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb sillons / bataillons masculine, classiquea dôme / Vendôme féminine, classiqueb Cremer / fer masculine, classiquea mouvante / l’épouvante féminine, équivalenteb sort / mort masculine, classiquea éternelle / aile féminine, classiqueb impunité / lèse-humanité masculine, classiquea miséricorde / horde féminine, classiqueb moyen / bien masculine, classiquea tuerie / boucherie féminine, classiqueb pardon / bon masculine, classiquea besogne / charogne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Étrivières, Paris, A. GAUTHERIN, 1898· numérisation gallica.bnf.fr· Sources