Muse populaire, 1875· Muse populaire
Belzébuth
1847
Un pèlerin de vingt ans, beau, mais triste,Le front baissé, le bâton à la main,Marchait dans l’or, la pourpre et l’améthysteDont le couchant inondait le chemin ;Il méditait sur l’humaine souffranceDont son cœur jeune avait connu le poids,Et de sa plainte ou de son espéranceL’écho lassé murmurait dans le bois :
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
Sur un cheval aux prunelles sanglantes,Noir et brillant d’écarlate et d’or pur,Un homme passe, aux mains étincelantes,Au manteau sombre, au regard fauve et sûr ;Comme un torrent se creuse une ravine,Un grand chagrin a sillonné son front :« Allons, dit-il au piéton qui chemine,« Viens avec moi, monte en croupe et sois prompt. »
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
Le beau rêveur enfourche la monture,A demi mort, sans parler, sans rien voir,Et les voilà partis à l’aventure,L’éperon d’or déchirant le flanc noir.En un clin d’œil, d’un seul bond, d’une haleine,Ils sont tous trois sur un sommet altierAuprès de qui la terre est une plaine ;Il y verdoie en tout temps un pommier.
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
« Mange du fruit, » dit l’homme au front superbe,En attachant son cheval aux rameaux ;« Il est vermeil, mais n’est-il point acerbe ?« C’est d’un pommier que viennent tous nos maux. »Le cavalier siffla dans ses dents blanches,Et d’un long rire effraya la hauteur ;Un vieux serpent fit sonner dans les branchesSa froide écaille, et l’enfant eut grand’peur.
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
« As-tu donc peur, dit une voix terrible,« De Belzébuth, de l’ange foudroyé,« Du vieux pommier, du Serpent de la Bible ?« C’est d’un enfant, d’en paraître effrayé.« Pour posséder ici-bas la puissance,« Pour être un homme, il faut avoir touché« Au fruit amer de l’arbre de science ;« Depuis Adam l’on y mord sans péché. »
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
« Vois à tes pieds que chaque orgueil s’isole,« Leur petit globe est tout bariolé ;« Chacun vit clos dans sa triste alvéole,« Comptant son or et les grains de son blé.« Veux-tu leur sang et la fleur de leur race ?« Fais avec moi qu’ils restent divisés.« Tous les plaisirs te suivront à la trace ;« Prends un tronçon des vieux sceptres brisés.
Le monde subit la tortureD’un pouvoir infernal :Le Bien est l’esclave du Mal.Et cependant la clémente natureParle d’amour à toute créatureDe la montagne au fond du val.
« Je ne crois pas que vous teniez le monde, »Reprit l’enfant d’un son de voix fort doux ;Et de sa main traçant la mappemonde,Il écrivit sur le pôle : « Aimez-vous ! »Le cheval noir devint un blanc squelette,Le vieux pommier croula sous un éclair ;De Belzébuth la grande silhouetteEn long serpent s’évanouit dans l’air.
Le monde échappe à la tortureDu pouvoir infernal :Le Bien a terrassé le Mal.Et de son sein la clémente natureÉpand l’amour sur toute créatureDe la montagne au fond du val.
98 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources