Muse populaire, 1875· Muse populaire
Fleur des perles
Perle des fleurs et fleur des perles,Blanche était née un beau matin,Au chant des linots et des merles,Dans la bruyère et dans le thym.Un paysan l’avait trouvée,Braconnier, dénicheur de faons,Et depuis l’avait élevéeEntre ses chiens et ses enfants.
File, file, ma quenouille ; file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
Fille de quelque blanche fée,Habitante d’un noir donjon,Branche de pommier franc grefféeSur la tige d’un sauvageon,Elle grandit, belle et proprette,En ce chenil des braconniers ;On aurait dit une chevrettePerdue avec les sangliers.
File, file, ma quenouille, file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
A quinze ans cette fille fièreAvait tous les goûts d’un veneur :Elle chassait avec le pèreSur les terres de son seigneur.Était-ce pour piller la chasseQu’elle suivait les braconniers ?La levrette chassait de race,On le devinait à ses pieds.
File, file, ma quenouille, file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
Un matin, avant la lumière,Blanche, pourchassant un renard,Hélas ! fut prise la première,Et tomba dans le traquenard.La belle enfant, trouvée au piègeEn habit de jeune chasseur,Ne put cacher son teint de neige,Ni de ses yeux bleus la douceur.
File, file, ma quenouille, file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
On emmène la pauvre filleDans la chambre du grand veneur.« Çà, mes gens, qu’on la déshabille !Mes yeux verront son déshonneur. »A l’instant même que le traîtreFrémissait de voir son bras nu,Dans la blancheur il vit paraîtreCertain signe qu’il reconnut.
File, file, ma quenouille, file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
« Sortez, mes gens ! » Avec tendresseIl prend la vierge entre ses bras,Comme un bon père la caresse…Blanche ne voit pas, n’entend pas.Elle saisit, tout indignée,Un coutelas, et, vers le cœur,S’ouvrit une large saignée…C’était la fille du veneur !
File, file, ma quenouille, file !Bientôt le fil roux cassera ;Lampe buveuse, bois ton huileTant que la mèche durera ;Bientôt Lucifer l’éteindra.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources