Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Intérieur d’artiste
Ami, je vois dans leurs rayonsTes livres couverts de poussière ;Je vois s’ennuyer tes crayonsComme leur maître, et ne rien faire ;Orgues, pianos et hautboisN’ont plus une âme sous tes doigts !
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme et dans ta maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
Ton fusil rouillé pend au clou,Voilà que ta poudre est humide ;Ton chien hérissé devient fouDe voir ta carnassière vide.Loin des buissons et des genêts,Tes deux pieds gardent les chenets.
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme, et dans ta maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
Ta vigne et tes arbres fruitiersSe hérissent de branches folles,Tu négliges tes espaliers,Ton jardin est aux courteroles.Dans ton jardin, comme en ton cœur,L’ortie a remplacé la fleur.
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme et dans la maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
Il te reste une illusion :Tu ne l’as jamais prise en grippe,Avec quelque précautionTu bourres et fumes ta pipe,Cela forme un épais brouillardEntre l’azur et ton regard.
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme et dans la maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
Orgues, pianos et hautboisSous tes doigts vibreront encore,Et ton chien joyeux dans les boisRéveillera l’écho sonore ;Ton jardin, fleuri, cultivé,Sera ton paradis rêvé.
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme, et dans ta maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
Quand celle qui manque viendra,Elle remettra tout en place,Et ton cœur glacé sentiraSous ses yeux se fondre sa glace ;Et de tes larmes renaîtrontDes fleurs nouvelles pour son front !
Qu’un rayon du soleil pénètre,Illuminant ton horizon,Dans ton âme et dans ta maison,Par la porte ou par la fenêtre,Qui soudain te fasse renaître !
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources