Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
A Bérenger
Air du vieux sergent
A Béranger, notre vieux chef de file,Nous devons tous le tribut de nos airs ;Depuis trente ans la campagne et la villeSavent par cœur et fredonnent ses vers ;De la Chanson il porte la couronne,Faite de lierre et d’antique laurier ;J’y vois du pampre et la rose y boutonne ;Amis, chantons notre vieux chansonnier !
Enfant encore, il vit un bel orage,Quatre-vingt-neuf, la Révolution,Et, parmi nous, survivant d’un autre âge,Il tient l’anneau de la tradition.Contre l’erreur, toujours prête à renaître,Plus de trente ans on l’a vu guerroyer :Son esprit fier n’a pas connu de maître ;Amis chantons notre vieux chansonnier !
De nos revers il a chanté l’histoireEt le héros à Waterloo tombé ;On dit qu’il a galvanisé sa gloire,Qui sommeillait dans un cercueil plombé ;Mais il s’est lu depuis, et son silence,Quand tant de gens s’épuisent à crier.Dit à l’histoire assez haut ce qu’il pense ;Amis, chantons notre vieux chansonnier
Né d’un tailleur, sur toutes les coutures,Il a tapé les habits galonnés,Il a puni toutes vos forfaitures,Gens de justice, et vous riait au nez ;Vous le faisiez asseoir sur vos sellettes,Sans lui, le temps allait vous oublier,Quand vous osiez juger ses chansonnettes.Amis, chantons notre vieux chansonnier !
Quand il frappait sur Tartufe et Basile,Ces bons messieurs, pleins de componction,A tout venant répétaient par la villeQu’il s’attaquait à la religion.Pour son malheur, parfois elle s’habilleDes oripeaux qu’il a su balayer ;De plus d’éclat toute nue elle brille,Amis, chantons notre vieux chansonnier !
Mais revenons à cette bonhomieQui dans nos cœurs fera vivre ses traits ;Rappelons-nous Lisette, cette amie,Dont il a peint de si légers portraits.Revoyons-le buvant sous les tonnellesLe vin du broc sans se faire prier,Chantant la France ou le peuple ou les belles,Amis, chantons notre vieux chansonnier !
N’oublions pas surtout le fou sublimeQue l’avenir baigne de ses lueurs,Qui, dans ses vers, voit se fermer l’abîmeEt se tarir la source de nos pleurs.Béranger pauvre est bien de la familleDe ces rêveurs que l’on voudrait nier ;Près de leurs noms son étoile scintille ;Amis, chantons notre vieux chansonnier !
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources