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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Je l’aime

Pierre Dupont· 96 vers

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

C’est sous les arbres les plus hautsQue rampent les plus viles bêtes ;Vous lui trouvez mille défauts,Il a mille vertus secrètes ;Je le vois grand, je le vois fort,Je veux m’abriter sous son ombre ;Dans son regard quelquefois sombreJe découvre une clarté d’or.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Il n’a pas souci d’être aimé,Il recherche les solitudes ;Nuit et jour il est abîméDans les plus abstraites études.Le jour, il recherche les loisDe la culture et ses mystères,Et, la nuit, des célestes sphèresNombre la distance et le poids.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Dédaigneux de l’humble vallonOù la race humaine s’abrite,Il rêve, même après Colomb,Une terre un peu moins petite ;Vingt fois il a de son vaisseauFait à ce globe une ceinturePour demander à la natureUn spectacle toujours nouveau.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Du mont Blanc, de l’HimalayaIl a gravi les hautes cimes ;Il a dormi dans IschiaEt sondé les plus noirs abîmes ;Sans qu’il ait des instincts guerriers,Quand le sang rougissait les dalles,Vous l’auriez vu parmi les ballesChercher à mourir des premiers.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Maintenant il vit retiréDans une tour inaccessible,Dans son rêve d’azur muré,Mystérieux comme la Bible.Je voudrais déchiffrer le sensDe cette énigme volontaire,L’amener du ciel à la terrePar des philtres doux et puissants.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Je voudrais être le ruisseauQui le charme par son murmure,La fleur qu’il regarde, l’oiseauDont il préfère la voix pure,La brise qui le rafraîchitQuand le travail brûle sa tempe,La douce flamme de la lampeQui l’éclaire pendant la nuit.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

Les grands airs n’en imposent pasA cet ennemi du vulgaire,Et plus haut vous portez le pas,Moins il vous regardera faire ;Il faudrait, pour l’illusion,Se déguiser en bergerette,Peut-être une simple houletteViendrait à bout de ce lion.

Que vous importe si je l’aime ?Est-ce donc un si grand forfait ?J’ai beau lutter contre moi-même,Dès longtemps, c’en est fait,Je l’aime !

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources