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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Les carriers

Pierre Dupont· 91 vers

L’homme jadis habitait les cavernesEt disputait son séjour au lion,Buvant la pluie amassée aux citernes ;Il a changé son habitation.L’esprit, menant les muscles intrépides,A su bâtir des monuments altiers,Creuser des puits, dresser des pyramides ;Reconnaissons l’ouvrage des carriers :

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

On reconnaît leur trace d’âge en âge,Avec Moïse, au temps de Pharaon,De la mer Rouge ils séchaient le passage,Ils remuaient des blocs pour Salomon.Les monuments de la Grèce et de Rome,Conception des plus vastes cerveaux,La cathédrale où Dieu se montre à l’homme,Avaient pour base, ô carriers ! vos travaux.

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

Parlerons-nous du Paros, du Carrare,D’où sont sortis les déesses, les dieux,Marbres vantés dont la terre est avare,Et dont l’éclat rendrait jaloux les cieux ;Quand Phidias, quand depuis Michel AngeFont Jupiter, ou Moïse, ou Vénus,Jusqu’à leurs pieds si le bloc se dérange,C’est par l’effort des carriers inconnus :

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

Il me souvient qu’aux jours de mon enfance,Quand mes regards embrassaient l’horizon,J’avais pour borne une montagne immenseD’où s’arrachaient les pierres de Couzon.Le bruit des pics sonnant dans les carrières,Un ouvrier me dit d’un air vainqueur :Enfant, Lyon est sorti de ces pierres,J’entends les pics résonner dans mon cœur.

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

Or, ce carrier, il me faut le dépeindre ;C’est, j’en suis sûr, le type du Gaulois :De grands yeux bleus qui ne savent pas feindre,Des cheveux roux, et de l’or dans la voix ;Grands pieds, des mains à trancher la montagne,A protéger le faible sans éclat ;Reste à penser si sa douce compagneDoit être heureuse avec cet homme-là !

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

Toujours égal, au jour comme à la toise,Son travail fait, rend ses enfants joyeux ;J’en ai connu d’autres, aux bords de l’Oise,Qui n’avaient pas ces clartés dans les yeux ;Comme à Montrouge ils travaillaient sous terre,Et ne sortaient qu’au coucher du soleil ;Ah ! bonnes gens ! il faut un cœur de pèrePour s’accroupir en un métier pareil !

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

Que vous ayez pour témoins de vos peinesLes éperviers ou les chauves-souris,De vos sueurs et du sang de vos veinesDorénavant nous connaissons le prix ;Les viaducs de nos routes ferréesSont dans l’azur de lumineux témoins,Criant à tous que vos peines sacréesVous donnent droit à des repos divins.

Race inflexible et dureDont le cœur guide la main,Arrache aux flancs de la natureLa pierre, le granit qui dure,Pour abriter le genre humain.

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources