Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
L’aiguille
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Active, polie et rapide,Ayant pour guide un joli doigt,Au long de l’ourlet qu’elle ride,L’aiguille suit son chemin droit ;Au dé soumise elle travaille,Nul effort ne la peut lasser ;Comme dans l’eau bleue une écaille,L’œil à peine la voit glisser.
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Comme la lame d’une épéeFaite de l’acier le plus pur,Elle est fourbie, elle est trempée :On le connaît à son azur ;Voyez ! à peine il est visible,Le trou par où passe le fil ;La guêpe, en son courroux terrible,N’a pas l’aiguillon plus subtil.
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille.Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Pendant que l’épingle s’arrêteEt fixe l’étoffe au genou,L’aiguille mobile, inquiète,Perce toujours un nouveau trou ;L’épingle sérieuse et sageSe repose le plus souvent ;Du progrès l’aiguille est l’image,Elle va toujours en avant.
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;.Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Combien de diverses penséesD’amour, de douleur ou d’espoir,Par les aiguilles retracées,S’attachent au fil blanc ou noir !A l’aiguille sa confidenteLa couturière dit ses soins ;Que de fois une larme ardenteA mouillé la trace des points !
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours,Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Mais à quoi bon pleurer sans cesse ?La couturière a de beaux jours :Après les longues nuits de presse,Le travail fait place aux amours ;L’orchestre anime la feuillée,Les chèvrefeuilles sont en fleur ;Gentil bonnet, mine éveillée,Ont bientôt fait de prendre un cœur.
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Tout ce qui de la belle filleCouvre le corps si bien tourné,Jupe ou chiffon, sa leste aiguilleL’a cousu, brodé, festonné,Au liséré de sa bottine,Au corset qui garde le sein,Son aiguille nerveuse et fineSait coudre un œillet au besoin.
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
Pour le fiancé quelle chance !Cette fille est un beau parti :C’est un vrai titre de naissanceQu’un doigt par l’aiguille bleui.N’est-ce pas un trésor, l’épouseQui, retirée en sa maison,Peut montrer, sans qu’on la jalouse,Une aiguille sur son blason ?
Aiguille gentille,Va, viens, voltige et cours ;Quand pleure la famille,Ta douce lueur brilleSur ses tristes jours.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources