Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
L’année d’abondance
Le printemps, cet oiseau bleu,Si rare ailleurs qu’en nos légendes,Par un ordre exprès de Dieu,Répandant la vie en tout lieu,A fertilisé jusqu’aux landes.Plus de ces restes d’hiver,Folles giboulées,Tardives gelées,Mais chaude pluie et temps clairOnt réjoui la terre et l’air.
Année heureuse et fécondée,Soleil de Dieu, par tes rayons,Plus de famine et d’inondations !La corne d’abondance est sur nous débordée.
Quel fier temps pour le bétail !Le fourrage remplit la grange.L’important pour le travail,Pour mener un bel attirail,C’est d’abord que le bétail mange :Du foin, plein le râtelier,De la paille fraîche,De l’avoine sèche,Donneront de bon fumier,Et du grain à moudre au meunier.
Année heureuse et fécondée,Soleil de Dieu, par tes rayons,Plus de famine et d’inondations !La corne d’abondance est sur nous débordée.
L’été, les bras manqueront,Et les faucilles ébréchéesTant d’épis mûrs couperont,Que les guérets disparaîtrontSous tant de javelles couchées ;Le grain reste à nettoyer !Les bras, les machines,Feront des farinesQue l’on puisse enfin payer :C’est du pain blanc pour l’ouvrier !
Année heureuse et fécondée,Soleil de Dieu, par tes rayons,Plus de famine et d’inondations !La corne d’abondance est sur nous débordée.
L’automne, tout ruisselantDe vives clartés septembrales,Par son doux vin rouge et blanc,Rappelle l’éclat rutilantDes vitraux de nos cathédrales.Tous les fruits sont abondants ;La pomme et la poireInvitent à boire ;Rire éclate à belles dents !Noyons les chagrins au dedans !
Année heureuse et fécondée,Soleil de Dieu, par tes rayons,Plus de famine et d’inondations !La corne d’abondance est sur nous débordée.
Donc passons l’hiver gaiement,Relevons doucement la tête ;Puisque le ciel est clément,Sortons de l’abrutissementOù parfois le malheur nous jette.Le vin, céleste liqueur,Ravive nos flammes,Élevons nos âmes !Le pain nous rend la vigueur ;Montrons que nous avons du cœur !
Année heureuse et fécondée,Soleil de Dieu, par tes rayons,Plus de famine et d’inondations !La corne d’abondance est sur nous débordée.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources