Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Les corbeaux
Dans un site âpre où nulle herbe ne croit,Le sol étant de roches et de sable,Où le climat toujours brûlant ou froidRend la contrée à l’homme inhabitable ;Sur un sommet règne une vieille tourDémantelée, illustre dans l’histoire,De cris lointains effrayant l’alentour :Là de corbeaux loge une bande noire.
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
De ces corbeaux je vois sur le ciel bleuSe détacher les sombres silhouettes ;Comme une armée ils ne changent de lieuQu’en ayant soin de placer des vedettes.Leur instinct sûr, aux champs les plus lointains,Pressent au bruit, à l’odeur de la poudre,Quand les soldats vont en venir aux mains ;Droit au cadavre ils vont comme la foudre.
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
Quand leur curée est faite abondamment,Aux vents du ciel déployant leur grande aile,Dans cette tour, ils rentrent lentement,Bravant frimas, vents, neige, pluie et grêle :Ils font leurs œufs, élèvent leurs petits,Dans les prés verts vont picorer en bandes,Entretenant leurs sanglants appétitsPar le récit des plus sombres légendes.
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
En remontant par le fil des aïeuxAux grands combats des époques lointaines,Que n’ont-ils pas, à la face des cieux.Vu s’égorger de peuplades humaines !Les Grecs d’abord, et les Romains plus tard,Ont à leurs becs opposé leurs cuirasses ;Il leur souvient d’Alexandre et César,Dont ils flairaient avidement les traces.
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
La guerre va comme un flot grossissant ;Toute l’Europe est vouée au carnage.L’histoire n’est qu’une trace de sangDu Bas-Empire au sombre moyen age ;Tous les beffrois des villes ont sonné.Clairons, tambours, chantez des airs de fête !Le canon sourd dans les airs a tonné ;Venez, corbeaux, votre festin s’apprête.
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
Gloire au canon ! Il éclaire la nuitOù nous étions plongés, il rivaliseAvec le livre, et bien mieux nous instruit ;Même en tuant, peuples, il civilise.Nécessité qui fais tant de lambeauxDe notre chair, ô loi dure et fatale,Jusques à quand verrons-nous les corbeauxExécuter ta sentence brutale ?
Que disent les croassementsDe ces funèbres centenaires ?Ils sèment les pressentimentsEt parlent de nos vieilles guerres.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources