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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

L’as de cœur

Pierre Dupont· 62 vers

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

Vers le collège, en petite casquette,Quand il marchait, enfant, mordant son pain,Il avait soin d’en jeter quelques miettesAux gais moineaux accourus au chemin.S’il rencontrait un enfant en guenilles,Il s’arrêtait, sauf à doubler le pas,Lui partageait son modeste repas,Et par-dessus lui donnait de ses billes.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

A dix-huit ans il fit quelques prouessesPar qui son nom bien vite s’illustra ;Il eut des chiens, des chevaux, des maîtresses,Et son blason célèbre à l’Opéra ;Mais, bientôt pris de ces fièvres sans trêve,Longs désespoirs qu’on nomme spleen enfin,Las de mal vivre, il sut faire une finEn épousant la forme de son rêve.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

Imaginez qu’elle était blanche et pure,Vrai lis des bois dans nos murs transplanté,Bijou vivant, miracle de nature,Type accompli de grâce et de beauté ;Elle était bonne, et ses lèvres mi-closesAvaient des mots prévenants pour chacun ;La belle fleur avait un bon parfum,Rare attribut, privilège des roses.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

De cet hymen jaillit une lignée,Une fillette et deux garçons rosés,A mine ouverte et jamais rechignée,Vrais diablotins en anges déguisés ;On leur disait, mainte leçon apprise :« Ayez du cœur et marchez toujours droit ! »On les rendait plus savants qu’on ne croitEn leur donnant cette simple devise.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

Maître Onésime, hélas ! n’étant pas riche,Eut à lutter avec les éléments ;Il défricha plus d’une terre en fricheEt sur la mer lança des bâtiments.En tous périls, l’honneur fut sa boussole ;Il eut toujours son cœur pour gouvernail ;Donnant à tous l’exemple du travail,Il ne manqua jamais à sa parole.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours pour l’as de cœur.

Or écoutez le mot de la légende :En sa jeunesse, un jour perdant au jeu,Maître Onésime, en criant : Dieu m’entende !Sur l’as de cœur avait mis double enjeu ;Il regagna le double de la somme ;Mis hors de lui par cet événement,Maître Onésime avait fait le serment,Sur l’as de cœur, d’être toujours un homme.

Maître Onésime était un beau joueurQui pariait toujours sur l’as de cœur.

62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources