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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Le prélude

Pierre Dupont· 76 vers

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

De mes pipeaux, de ma vieille musetteMon souffle grêle a su tirer des sons,Et maintes fois, embouchant la trompette,J’ai fait vibrer la foule à mes chansons ;Lassé déjà, si mon souffle moins rudeEnfle au hasard l’un ou l’autre instrument,Mes chants, mûris par l’âge ou par l’étude,Respireront le même sentiment.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

Amis, chantons de l’aube à la nuit bruneLes dons sacrés que le ciel nous départ,Et réclamons d’une voix importunePour que chacun bientôt en ait sa part.Ennoblissons le travail qui fécondeLe sol aride, et fait, dans l’atelier,De la matière éclore un nouveau mondePar les sueurs et l’art de l’ouvrier.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

Amis, chantons la science inventiveQui d’heure en heure active le progrès,Et dit : Je veux que tout le monde vive,De la nature éventant les secrets.Gloire au savant penché sur sa cornue,Dont le calcul pèse chaque élément,Et dont l’œil d’aigle au-dessus de la nueSait découvrir les lois du mouvement.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

Rendons honneur à l’artiste sincèreDont le crayon, la lyre ou le ciseau,Dans l’harmonie et la pure lumièreFont entrevoir à l’homme un jour plus beau ;Qui du réel à l’idéal promèneSa fantaisie aux longues ailes d’or,Et, sur sa trace, éblouis nous entraîneDu chaume obscur aux clartés du Thabor.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

Amis, chantons la moderne alchimieQui change en or le sable et le rocher,Et des humains fait une race amie,Les condamnant tous à se rapprocher.En attendant cette calme victoire,Qui ne devrait coûter aucun trépas,Chantons le vin tant qu’ils n’ont pas à boire,Chantons l’amour tant qu’ils ne s’aiment pas.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

Chantons la terre, et de notre planète,Dont les contours désormais sont connus,Prophétisons la prochaine conquêtePar le progrès et les dieux inconnus.Trombe de feu, la vapeur nous disperseAux lieux déserts comme des grains de blé ;L’Agriculture appelle le Commerce ;L’Art fleurira quand tout sera peuplé.

Amis, il faut chanter encorePour charmer le temps qui s’enfuit ;On voit toujours poindre une auroreAu sein de la plus sombre nuit.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources