Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
L’auberge du naufragé
LÉGENDE
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Un jour d’automne, par la pluie,Un pèlerin marche essoufflé,Et, sur sa barbe qu’il essuie,Aussi des pleurs ont ruisselé.Il est en quête d’une grâceOù son bonheur est attaché ;Sa femme en son hameau trépasseD’un mal aux médecins caché.
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Fille d’une grande origine,A n’en juger que par ses traits,La sourde langueur qui la mineAjoute un charme à ses attraits.Son front lisse n’a pas de ride,Ses yeux ont des regards pâlis ;Sa chair, délicate et candide,Est faite du tissu des lis.
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Le pèlerin, par la pensée,La voit mourante sur son lit ;Cependant sa marche forcéePar la fatigue s’affaiblit ;Le tableau d’une vieille aubergeS’offre à son œil découragé :C’est un vaisseau que l’eau submerge,A l’enseigne du Naufragé.
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Notre homme entre, s’essuie et mange ;Sur une autre table accoudés,Deux hommes, à figure étrange,Sans rien dire jouaient aux dés.Sur le tapis on ne voit luireNi pièce d’or ni marc d’argent ;A peine on distingue un sourireDe l’un à l’autre s’échangeant.
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Seigneurs, votre jeu m’intéresse,Dit le pèlerin curieux ;J’y hasarderais quelque pièceSi le gain luisait à mes yeux.On ne joue ici que son âme,Dit l’un d’eux, un vrai sorcier,Dont l’œil, aigu comme une lame,A des éclairs comme l’acier.
Encore cette histoire :Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
Si vous pouvez guérir ma femme,Dit le passant, je tiens l’enjeu.En deux coups il perdit son âmeEt regagna sa femme au jeu.Au retour, sa femme guérieLui dit d’un air mystérieux :Votre âme s’est évanouie,Je ne la vois plus dans vos yeux
Encore cette histoire.Écoutez-la bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
A ces mots, il chancelle et tombe,Il va descendre chez les morts,Quand un baiser de sa colombeRappelle son âme en son corps.Du pacte infernal qui l’engage,Par l’amour il est dégagé.N’allez pas en pèlerinageA l’auberge du Naufragé.
Ainsi finit l’histoire,Vous m’en croire, bien !Je l’ai lue en un grimoireAncien.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources