Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
L’imprimerie
Rabelais ! à ce joyeux nom,Tous les verres, quittez la table !Rabelais dit que le canonEst une invention du diable,Mais que par contre le bon Dieu,Pour combattre l’artillerie,Opposant la lumière au feu,Nous a donné l’imprimerie :
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il que le flambeauReste sous le boisseau ?Non, il faut qu’il rayonne !
A l’heure de l’oiseau de nuit,Le chiffonnier avec sa hotte,Passe le seuil de son réduit,Sa lanterne à sa main tremblote.Sur les loques, les vieux papiers,Nouveau Diogène, il se penche,Son crochet arrache au fumier,Ce qui sera la page blanche :
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il que le flambeauReste sous le boisseau ?Non, il faut qu’il rayonne !
Fleuves, torrents ou ruisseau clair,Issus de la terre profondeOu des glaciers durcis à l’air,Lavez ces chiffons dans votre onde !Foulons, en cadence battez !Que le papier des flots émergeComme un cygne, et les véritésBrilleront sur la page vierge.
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il que le flambeauReste sous le boisseau ?Non, il faut qu’il rayonne !
L’écriture, chez les anciens,Traduisait déjà la pensée ;Elle avait rompu ses liens :Depuis, elle s’est élancée.Colomb nous rapporta des flotsUn monde et des terres nouvelles ;Déjà le livre était éclos,Guttemberg lui donne des ailes.
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il le flambeauReste sous le boisseau. ?Non, il faut qu’il rayonne !
Jésus multiplia les pains.Guttemberg sème la paroleAux horizons les plus lointains :Par delà les mers elle vole.Pour étendre cette lueur,Pour accélérer sa vitesse,L’esprit moderne, la vapeur,Ajoute son aile à la presse.
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il que le flambeauReste sous le boisseau ?Non, il faut qu’il rayonne !
Mainte noble ville, à son tour,de l’art des Aldes s’est éprise :Mayence, Cologne, Strasbourg,Lyon, Paris, Rome, Venise :En bronze, immortel Guttemberg,Torwaldsen, David, t’ont fait vivre ;Rien de grand, de beau ne se perdAvec ton grand creuset : le livre.
Alerte, imprimeurs !Inondez de lueursLe monde qui tâtonne ;Faut-il que le flambeauReste sous le boisseau ?Non, il faut qu’il rayonne !
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources