Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
La blessure
Le ciel chaud est couleur d’ardoise,Le soleil est de diamant ;Le bûcheron, qui tout déboise,Lève sa hache lourdement.Quoiqu’il travaille sans se plaindre,On entend, quand s’abat le fer,L’homme, le fer et l’arbre geindre :Le sol tremble, on sent vibrer l’air.
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Des oiseaux la grande familleS’effarouche et veut s’envoler ;Sous les écorces, la chenilleS’arrête un moment de filer.Le nuage des cantharidesMonte vert du frêne puant ;Mille fourmis sortent des ridesEt des trous du chêne géant.
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Soudain un cri poignant s’élève,La hache n’a point résonné ;C’est un sanglot que l’air achève,Dont les oiseaux ont frissonné :La forêt jusqu’en sa racineA cette plainte a répondu ;Jusqu’au poil des bêtes devineLe sang de l’homme répandu.
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Le bûcheron, à bout de peines,D’un coup de hache dévoyéA touché le réseau des veinesQui reliaient la jambe au pied !Par la blessure fuit la vie,La terre boit ce noble sang.Faut-il que la hache déviePour frapper un muscle agissant !
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
La mouche bleue au flanc fertileSur ce beau sang vient se poser,Et ne voit dans cet homme utileQu’un cadavre à décomposer.Qu’on épande sur la blessureL’eau fraîche pour la nettoyer ;Qu’on y fasse une ligature ;Donnez des feuilles de mûrier !
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Apportez des touffes de mousse !L’œil est ouvert, mais sans rien voir ;Le cœur n’a plus cette secousseQui vous laisse une ombre d’espoir.Alec une voix d’alouetteUne fille du bois descend ;Devant le corps elle s’arrête,Et voit son père dans son sang !
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Au lieu de rester indécise,Elle s’attache au plus pressé ;Elle déchire sa chemise,Et le bûcheron est pansé :Lors le torrent des pleurs abondeSur ce visage vénéré,Et, par la vertu de cette onde,O miracle ! il a respiré.
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Je me sentais bien, dit le père,Qui recouvre à l’instant la voix ;Faut-il donc revenir sur terrePour y couper toujours du bois !Tu m’as blessé, ma vieille hache :C’est mal, et tu me le paieras,Mais mon sang ne fait pas de tache,Je sens encore mes deux bras.
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
Un brancard jusqu’à sa chaumineA ramené le bûcheron ;Il y fait une triste mineEt semble subir un affront.La fille de ce vieil herculeLui dit, posant un frais baiserSur son front que la fièvre brûleMon père, il faut vous reposer !
La corneille croasseEt les loups ont hurlé ;Mais la colombe passe :Au bois elle a volé.
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources