Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Courte et bonne
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Il me faut, lorsque je m’habille,Des bas finement tricotésPar une fillette gentilleDe seize ans au plus, tout comptés ;Grand feu dès la fin de septembreJusqu’à la Saint-Jean tout au moins,Pantoufles et robe de chambre :Toute sorte de petits soins.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Au saut du lit un petit verreDe cognac de vingt ou trente ans,Pour chasser de mon atmosphèreLes brouillards et les mécontents.J’ai pris le genre humain en grippe,Mais Rose avance à petits pas :‒ Rose, tu vas bourrer ma pipeEt dire que je n’y suis pas.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
J’aspire de larges boufféesQue j’exhale en faisant des ronds.Dans ce nuage on voit des fées,Des sylphes dans ces fumerons.Midi sonne, la table est prête,Et l’appétit me tient rigueur !Rose, fais monter ce poëte,Qui déjeune d’un si bon cœur.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Cher, abandonne ce madèreQui se récolte à Carpentras ;Je verse dans ce petit verreD’un vieux cru que tu goûteras.Ce matin tu n’es pas en verve ;Est-ce que ton cerveau maigrit ?Voyons, que faut-il qu’on te servePour te donner un peu d’esprit ?
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Qu’on attelle ! De ma poulicheViens voir l’allure et les harnais !C’est tout ce qu’on fait de plus riche.Regarde aussi mes deux poneys.Au bois, de nos grandes coquettesViens voir le plumage muer.Je fais tourner toutes les têtes :C’est très-gênant de saluer.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Est-ce au Palais-Royal qu’on dîne ?Va-t-on ce soir à l’Opéra,Au bal ? Les vins et la cuisineInspireront ce qu’on fera.Diable, diable ! quelle existence !Cela peut-il durer toujours ?Un soir, il faut donner quittanceA ces pauvres petits amours.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Il me faudra, pour la campagne,Un char à bancs américain,Ferré d’acier pour la montagne,Et doublé d’un frais maroquin,Plus, droit de chasse, droit de pêche ;Plaines, grands bois et bel étang.On jasera… Qui vous empêche,Mes beaux parleurs, d’en faire autant ?
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
Si l’âge l’ordonne, on se range :On coiffe un bonnet de colonEnrubané d’une fontange,Comme un joli petit mouton.On se fait chanter des prières,On siège au banc des marguilliers,Et l’on couronne des rosièresQui vous brodent des oreillers.
Courte et bonne,Tel est mon refrain.Au plaisir je m’abonne ;Je ne dois rien à personne,Je me moque du genre humain.
109 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources