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un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Muse populaire

La chanson de la soie

Pierre Dupont· 84 vers

C’est du pays bleu de la Chine,Contrée où fleurit l’inconnuEt plus d’une plante divine,Que le mûrier blanc est venu.Sa feuille est soyeuse et fertile,Le ver à soie, en la rongeant,A son insu dévide et fileUn écheveau d’or et d’argent.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours.

Les plus célèbres filandières,Les Parques, Minerve, Arachné,Ont brisé fuseaux et filièresLorsque le ver à soie est né.On peut comparer la finesseDe son linceul, brillant réseau,Aux fils blancs que la Vierge laisseS’éparpiller de son fuseau.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours,

L’an deux mille, une fée, en Chine,Surnommée Esprit du mûrier,De ses jardins fit une usine,Du ver à soie un ouvrier :Un beau jour, la France l’accueille,Et, dardant son plus chaud rayon,Du mûrier fait pousser la feuille,La soie est tissée à Lyon.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours.

La soie au courant bleu du RhôneSe trempe aussi bien que le fer ;Voyez luire le satin jaune,Le rose ou blanc, le bleu, le vert.Quand une fille ou blanche ou noireDanse dans l’éclat du satin,Dans le velours ou dans la moire,C’est comme un rayon du matin.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours.

Que de métiers ! que de bobines !Que de travaux et d’œuvres d’art !Quel essor donnent aux machinesVaucanson et l’humble Jacquart !Quand l’insecte a fini sa tâche,Des milliers de doigts sont en jeu ;Les fils sont croisés sans relâche,L’homme achève l’œuvre de Dieu.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours.

Dans ce labyrinthe des fées,L’esprit émerveillé se perd.Mais combien d’âmes étouffées,Dans ce travail, comme le ver !J’entendais une jeune filleDire en pleurant sur son fuseau :« Je suis comme l’humble chenille,« Et je file aussi mon tombeau. »

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours.

A vos fuseaux chantez, fileuses,Chante, canut, à ton métier,Car vos heures laborieusesFleuriront comme l’églantier.Voilà votre tour qui s’avance :Voyez le bal étincelant,Où chaque épousée entre en danseEn beaux habits de satin blanc.

Filez, moulins ; glissez, navettes ;Tissez le satin, le velours ;Faites des robes de toilettes,Faites des nids à nos amours

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources