Muse populaire, 1875· Muse populaire
La fille du peuple
Sous les haillons et sous la bure,Qui n’a vu sourire une fois,Entre dix mille, une figurePlus fraîche que l’eau dans les bois ?Qui n’a, sur le croulant abîmeDe l’infamie et des douleurs,Surpris dansante une victimePlus délicate que les fleurs ?
Oiseau sans nid, fleur sans racine,Cour aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Enfant de Dieu, qu’elle est souffrante !La pauvreté meurtrit sa chair,Qui, de limpide et transparente,Devient rude et noircit à l’air :Des cités aux champs la poussière,La fange, les chardons sanglants,Et tous les venins de la terreMordent et rongent ses pieds blancs.
Oiseau sans nid, fleur sans racine,cœur aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Hélas ! quand sa beauté résisteAux outrages inférieurs,Son printemps n’en est pas moins triste,Ses matins n’en sont pas meilleurs.Que de vipères et d’embûchesS’entrecroisent à ses talons !Autour du trésor de ses ruches,Quel bourdonnement de frelons !
Oiseau sans nid, fleur sans racine,Cour aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Qu’une invisible sentinelleVeille au seuil de votre réduit !Usez plutôt votre prunelleAux lueurs des lampes de nuit ;Trempez de sueur et de larmesVotre pain noir de tous les jours,Plutôt que de livrer sans armesVos amours frêles aux vautours.
Oiseau sans nid, fleur sans racine,Cœur aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Celle de qui l’âme se donnePour des bijoux et pour de l’orSe prépare un brumeux automne,Un hiver plus sinistre encor !Le jour où sa beauté s’envoleAvec l’essaim des jouvenceaux,La voyez-vous, la pauvre folle !Grossir de pleurs l’eau des ruisseaux ?
Oiseau sans nid, fleur sans racine,Cour aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Mais l’héroïne qui se gardeDe tout injuste ravisseurEst sacrée, et Dieu la regardeAvec des yeux pleins de douceur.Un souffle emporte GenevièveA la rencontre d’Attila :Jeanne la Pucelle se lève ;Saxons et Normands, halte-là !
Oiseau sans nid, fleur sans racine,Cour aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
Fille du peuple, sœur aimée,Qui veillez à tous les grabats ;Qui, dans le sang et la fumée,Arrachez leur proie aux combats ;Que votre joyeux règne advienne,Qu’on brise les fers à vos pieds,Et que l’on vous couronne reineAvec du myrte et des rosiers !
Oiseau sans nid, fleur sans racine,cœur aimant qui cherchez un cœur,Racontez-moi votre origine :N’êtes-vous pas aussi ma sœur ?
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources