Muse populaire, 1875· Muse populaire
La mère Jeanne
Dans la vie on ne reste guèresA l’âge riant des amours,Les ans vont comme les rivières,Et rien n’en peut barrer le cours.Je ne suis plus la fille fraîcheQue l’on appelait Jeanneton ;Le soleil a rougi la pêche,Le rosier n’est plus en bouton.
Je suis la mère JeanneEt j’aime tous mes nourrissons,Mon cochon, mon taureau, mon âne,Vaches, poulets, filles, garçons,Dindons, et j’aime leurs chansons,Comme, étant jeune paysanne,J’aimais la voix de mes pinsons.
Quand j’étais encore jeunette,Une autre ne posait pas mieuxLe papillon de sa cornetteEt le chignon de ses cheveux ;Maintenant c’est une autre affaire,Il s’agit bien de coqueter ;Du jour qu’on est mère et fermière,On a d’autres chiens à fouetter.
Je suis la mère JeanneEt j’aime tous mes nourrissons,Mon cochon, mon taureau, mon âne,Vaches, poulets, filles, garçons,Dindons, et j’aime leurs chansons,Comme, étant jeune paysanne,J’aimais la voix de mes pinsons.
C’est la moisson, c’est la vendange,Les semailles, la fenaison :C’est la lessive, et tout ça mange,Tout ça boit plus que de raison.Il faut qu’à tout je remédie,Le bétail est ensorcelé,Les enfants ont la maladie,Cette nuit la vache a vêlé.
Je suis la mère JeanneEt j’aime tous mes nourrissons,Mon cochon, mon taureau, mon âne,Vaches, poulets, filles, garçons,Dindons, et j’aime leurs chansons,Comme, étant jeune paysanne,J’aimais la voix de mes pinsons.
Venez, poules à crête rouge,Et mon beau coq tambour-major !J’aime que tout ce monde bouge,Je vois remuer mon trésor :Ces marcassins, ce veau qui tette,Ces canetons qui vont nageant,Cet agneau qui bêle à tue-tête,C’est pour moi le bruit de l’argent
Je suis la mère JeanneEt j’aime tous mes nourrissons,Mon cochon, mon taureau, mon âne,Vaches, poulets, filles, garçons,Dindons, et j’aime leurs chansons,Comme, étant jeune paysanne,J’aimais la voix de mes pinsons.
C’est qu’il en faut dans un ménageDe l’argent blanc, de l’or vaillant ;On n’en gagne pour son usageQu’en bien veillant et travaillant ;Par-dessus, votre homme se grise,Et trébuche en rentrant au nid ;On se bat, mais après la crise,On s’embrasse et tout est fini.
Je suis la mère JeanneEt j’aime tous mes nourrissons,Mon cochon, mon taureau, mon âne,Vaches, poulets ; filles, garçons,Dindons, et j’aime leurs chansons,Comme, étant jeune paysanne,J’aimais la voix de mes pinsons.
75 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources