Muse populaire, 1875· Muse populaire
Les sapins
J’allais cueillir des fleurs dans la vallée,Insouciant comme un papillon bleu,A l’âge où l’âme à peine révéléeSe cherche encore et ne sait rien de Dieu. .Je composais avec amour ma gerbe,Quand au détour du coteau l’aspect noirDe sapins verts couvrant un sol sans herbeMe fit prier ainsi sans le savoir :
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
Le sapin braye et l’hiver et l’orage,Chaque printemps lui fait un éventail ;Droite est sa flèche et vibrant son feuillage,L’art grec s’y mêle au gothique travailSes blancs piliers, un souffle les balanceSans plus d’effort que les simples roseaux :Chœur végétal, symphonie, orgue immenseQui darde au ciel d’innombrables tuyaux.
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
Les bûcherons, dont la hache est sonore,Sapin géant, coupent tes bois légers,Qui porteront du couchant à l’auroreHommes, bestiaux et produits échangés.De ta résine on enduira tes planches,Tu doubleras les caps sombres sans peur,Tantôt voguant au gré des voiles blanches,Tantôt poussé par l’ardente vapeur.
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
L’archet de Dieu règle votre cadence,Musiciens rhythmés par l’aquilon.Un jour des bals vous mènerez la danseDe l’orme agreste au splendide salon.Vous traduirez des accents dont la flammeCherche des cœurs l’invisible chemin ;Aux violons vous donnerez une âmeEt vibrerez sous un archet humain.
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
Heureux sapins, vos solives légèresFont les chalets, construisent les hameaux ;Dans vos taillis se cachent les bergères,Et les buveurs dorment sous vos rameaux.L’humanité par vos soins est servie,Bois familiers, dans sa joie et son deuil ;Dans un berceau vous accueillez sa vie,Et vous clouez ses morts dans le cercueil.
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
Arbres divins, respectés des tempêtes,Vous inspirez le calme et ces douceursQu’aime la foule aux vers de ses poëtes,Et qu’Apollon enseignait aux neuf Sœurs.Quand au hasard la sagesse infinieÉclaire un front, c’est à l’ombre des bois ;Reviens, Orphée, y rêver l’harmonie ;Viens, ô Lycurgue ! y méditer des lois.
Dieu d’harmonie et de beauté,Par qui le sapin fut planté,Par qui la bruyère est bénie,J’adore ton génieDans sa simplicité !
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources