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un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

La plainte du russe

Pierre Dupont· 72 vers

Un prisonnier qui de la SibérieS’était enfui miraculeusementM’a dit les maux dont souffrait ma patrie ;Je les médite en mon isolement :Pauvres mougiks ! on escompte nos âmes !Troupeau de serfs à la glèbe attaché !On nous vend, nous, nos enfants et nos femmes,Comme un bétail que l’on mène au marché.

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir.

De la Russie il m’a peint la légende,Orgie infâme où le sang coule à flots !On est grand czar, on est czarine grandeQuand on ourdit de funèbres complots.Pierre le Grand tient lui-même la hacheEt Catherine a tué son mari ;Sur le velours le sang laisse une tache :La peur fera changer le favori.

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir

Et ce sont là nos pontifes suprêmes,Ceux devant qui nous sommes à genoux,Bénis par eux ou chargés d’anathèmes,C’est la rosée ou la foudre pour nous !Ah ! plaise à Dieu que l’univers échappeAu double joug dont ils pressent nos fronts,A cette tiare, à cette double chappeDont les plis neufs cachent des éperons !

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir.

De temps en temps le tambour nous déplace ;Le knout en l’air, un soldat nous instruit ;Et, qu’on nous fouette ou qu’on nous tue en masse,La discipline en nos cœurs fait la nuit.L’aigle noir double, en ses quadruples serresTenant le sceptre avec la pomme d’or,Nous crie : « Il faut des peuples tributaires« Pour apporter des roubles au trésor ! »

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir.

Ce prisonnier dont la barbe était blanche,Dont chaque ride accusait un chagrin,Dont l’œil avait une expression franche,El dont le front semblait être d’airain,Me dit, un jour d’intime confidence,Tout bas, un mot des Russes ignoré,Qui de ma nuit a rompu le silenceDepuis qu’il a dans mon esprit vibré.

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir.

O liberté ! nom que mon peuple ignore,Que le vieillard a prononcé tout bas,Tu m’apparais comme la belle auroreQui mettra fin à nos sanglants combats.Brisons le knout ! rails, sillonnez le monde !Peuples lointains, la Russie a du blé :Apportez-lui la science fécondeEt l’art divin, qui chez nous est voilé.

Mais il ajoutait que la terreVerrait bientôt ces maux finir,Et que, cette fois, la lumièreDu soleil couchant doit venir.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources