Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
La rivière
De l’abîme des mersLes gouttes d’eau venues,Et par les arbres vertsFiltrant du haut des nues,Ont formé le ruisseau,Le torrent plus rapide ;Enfin la goutte d’eauCoule en nappe limpide.
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
On voit se réfléchirDans ses eaux les nuages ;Elle semble dormirEntre les pâturagesOù paissent les grands bœufsEt les grasses génisses.Aux pâtres amoureuxQue ses bords sont propices !
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
Près des iris du bord,Sous une berge haute,La carpe aux reflets d’orOu le barbeau ressaute ;Les goujons font le guet ;L’ablette qui scintilleFuit la dent du brochet ;Au fond rampe l’anguille.
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
Au matin le pêcheur,Naviguant en silenceDans l’ombre et la fraîcheur,Cherche une petite anse ;On le voit tournoyer,Observer tous les signes.Il jette l’épervierEt relève ses lignes.
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
Là, menant les bateaux,De bruyants équipages,Mariniers et chevauxFont sonner les rivages,Ou bien c’est la vapeurTroublant ces eaux tranquilles ;Le poisson, qui prend peur,Se cache vers les îles.
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
Quand les feux des étésSemblent brûler la terre,Un essaim de beautésDescend vers la rivière ;Sous ses hauts peupliers,A l’ombre des bleus saules,L’eau rafraîchit leurs piedsEt leurs blanches épaules.
O miroir ondoyant !Je rêve, en te voyant,Harmonie et lumière,O ma rivière,O ma belle rivière !
Les jours sont différents.Cette rivière douce,S’il a plu par torrents,Se gonfle et se courrouce ;Sur les épis en fleurElle porte sa rage :Du pauvre laboureurL’espoir est à la nage.
O gouffre tournoyant !Je frémis en voyantTa fougueuse colère,O ma rivière,O terrible rivière !
91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources