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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Tom

CHANT DES NOIRS 1852

Pierre Dupont· 96 vers

Nègres que l’antique esclavageSous un joug de fer tient courbés,Du Créateur la vive imageNe luit plus sur nos fronts plombés ;A peine si notre œil recèleDu divin soleil un éclair ;Et quand il jette une étincelle,Le fouet du Blanc s’agite en l’air.

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Pour des colons ardents au lucre,Qui nous menacent du bâton,Nos labeurs font venir le sucre,Le café d’or, le blanc coton.Nous leur apportons la vanille,Les grains du riz, le cacao ;Ils nous laissent une guenille,Un peu de maïs et de l’eau.

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Pourtant il arrive qu’un maître,Prenant pitié de notre sort,S’applique à nous faire connaîtreQu’un Homme-Dieu pour tous est mort ;Dans la nuit où notre âme rampeC’est un rayon tremblant d’espoir,Comme la lueur d’une lampeAu soupirail d’un cachot noir.

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Tom, dans une gentille case,De ses négrillons entouré,Près de sa femme paraphraseLes versets du livre sacré,Maître indulgent, douce maîtresse,Lui font ce précieux loisir ;On le vend, un jour de détresse,Tom ! loin des tiens il faut partir !

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Mais Tom ne perd point trop au change :Évangéline, aux yeux d’azur,Aux cheveux d’or, véritable ange,Le fait conduire en un port sûr.Le vieux Tom de soins l’environne,Met des fleurs dans ses vases blancs,S’en fait comme une autre madoneEt ne la sert qu’à pas tremblants.

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Il faut qu’Évangéline meure,Et son père bientôt la suit ;Voilà de nouveau Tom qui pleureEt qui retombe dans sa nuit.Que sa destinée est amère !Adieu l’espoir longtemps goûtéDe voir ses enfants et leur mèreEt d’obtenir sa liberté !

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Un nouveau maître le torture ;Au sentiment de son devoirImmolant sa forte nature,Tom succombe comme un Christ noir.Instruments de la barbarie,Quand ils expirent sous vos coups,Le sang des noirs vers le ciel crie ;Craignez qu’il retombe sur vous !

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

Mais voici qu’une grande auroreBlanchit la cime des palmiers ;L’Évangile nous dit encore :Les derniers seront les premiers.Une femme, ange à la voix douce,Fait appel à tout l’universPour que sans meurtre et sans secousseLes nègres voient tomber leurs fers.

Quand finira notre misère ?Qui nous tirera du néant ?Qui nous conduira dans la terreDe Chanaan ?

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources